Les livres de Marie Alloy par Pierre Dhainaut

LES LIVRES DE MARIE ALLOY par Pierre Dhainaut

L’ESPACE OUVERT DE LA POÉSIE

Un poème, en principe, n’a besoin que d’une présentation sobre et spacieuse qui facilitera la tâche du lecteur, ressusciter les souffles inscrits, en dégager le sens, l’épanouir… Cette rencontre du poème avec son lecteur, il arrive qu’elle soit rendue plus aisée, plus intense, quand le livre d’artiste lui sert d’intermédiaire.

À vrai dire, cette expression, « livre d’artiste », me paraît impropre, mieux vaudrait parler de livre des échanges entre le texte proposé par le poète et ce que propose en retour le graveur ou le peintre.

L’auteur se demande toujours, anxieusement, si ce qu’il vient d’écrire a quelque chance d’éveiller l’attention : lorsque le lecteur est un artiste dont le langage n’est pas celui des mots, cette attention sera plus vive. À plusieurs reprises, Marie Alloy l’a offerte à mes poèmes. Chaque fois, sa lecture m’a permis de les reconnaître et de les découvrir comme s’ils étaient d’un étranger. Comment expliquer ce paradoxe ou plutôt ce prodige ?

Marie Alloy ne répond qu’aux poèmes qui l’appellent, qu’elle aime. S’ils ont un secret, c’est le sien. Elle les écoute, elle s’en imprègne, elle les laisse agir le temps nécessaire afin qu’ils prennent forme d’ombres, de lumières, de couleurs, ces souffles visuels. Gravure et peinture ne s’ajoutent pas aux mots, elles les font respirer autrement. Ce passage de l’écoute à la vue n’est possible que parce que Marie Alloy se refuse à illustrer, ce serait réducteur, elle interprète à la façon du musicien, elle recrée. Elle respecte d’autant plus fidèlement le texte qui la requiert qu’elle lui apporte ce qu’elle a de plus intime. Ce sont bien des échanges qui ont lieu : les mots qui inspirent ces correspondances sensibles s’en trouvent éclairés.

Les livres que nous avons réalisés ensemble sont tous différents. Marie Alloy, pour chacun d’eux, a varié ses approches, soit par les techniques (xylographies, aquarelles, aquatintes), soit par le format et la mise en page (feuilles juxtaposées, feuilles pliées qu’il faut soulever, feuilles disposées en leporello). Ces choix n’ont rien d’arbitraire, ils révèlent certaines dimensions latentes des poèmes, que l’auteur même ignorait.

Une œuvre nouvelle naît ainsi, une œuvre commune. C’est l’un des mérites de ce genre d’ouvrages, nous les contemplons comme nous les lisons en cessant de séparer le visible de l’audible, le spirituel du matériel, ils multiplient nos ressources d’accueil et de compréhension. Ils procurent à la poésie le seul espace qui lui convienne, un espace ouvert.

PIERRE DHAINAUT

Septembre 2015