Le genêt ou La fleur du désert

Extrait d’un poème de Giacomo Leopardi  (écrit en 1836)

 

Le Vésuve.

“Et les hommes préfèrent les ténèbres à la lumière”, Jean, III, 19.

 

Le genêt ou La fleur du désert

Là, sur le dos stérile
Du redoutable mont,
Le meurtrier Vésuve,
Que nul autre n’égaie, arbre ou fleur,
Tu répands alentour tes buissons solitaires;
O genêt plein d’odeur,
Satisfait des déserts. Je te vis autrefois
Embellir de tes branches les sauvages pays
Qui enlacent la ville
Reine du monde en d’autres temps
Et, de l’empire perdu,
Semblent, avec l’air grave et le silence,
Être signe et rappel du voyageur.
Or là je te retrouve sur ce sol, amant,
Et des sols affligés toujours ami.
Fidèle compagnon des destins accablés.
Ces champs semés
De cendres infécondes et couverts
De la lave pierreuse
Qui sous les pas du pèlerin résonne,
Où se niche et se tord au soleil
La vipère, où le lapin
Court au terrier caverneux qu’il connaît,
Furent maisons heureuses, et campagnes,
Et herbes blondissantes, et résonnèrent
Aux voix des bœufs;
Furent jardins, palais
Aux loisirs des puissants
Séjours aimés; furent cités fameuses
Que de sa bouche en feu
Le mont fier accabla de ses flots
Avec leurs habitants. Or une même ruine
Tout enveloppe aujourd’hui,
Où tu habites, ô noble fleur, et comme
Si tu pleurais sur les épreuves d’autrui,
Au ciel, très doux, tu répands un parfum
Qui le désert console. Qu’à ces plages
Vienne celui qui a coutume
D’exalter notre état, qu’il voie combien
De notre genre se soucie
L’amoureuse nature. A sa juste mesure,
Il pourra là juger la puissance
De la semence humaine,
Que sa dure nourrice, imprévisiblement,
Peut en partie, d’un mouvement léger,
Détruire, et d’un seul geste
A peine plus violent, soudainement,
Toute entière effacer.
Du monde des humains
Sont peints sur ces rivages
Les splendides destins et les progrès.

Et toi, lente fleur de genêt,
Qui de sylves odorantes
Décore ces campagnes dépouillées,
Toi aussi tu cèderas, dans un temps proche,
A la cruelle force du feu enseveli
Qui, retournant aux lieux
Qu’il connaît, déploiera son voile avide
Sur tes molles forêts. Et tu plieras
Sous le fardeau mortel
Ton innocente tête,
Jamais pliée jusqu’alors vainement
Pour une lâche prière devant
L’oppresseur à venir, mais non dressé
D’un orgueil fou vers les étoiles
Ni sur ce désert où,
Par désir, non, mais d’aventure,
Tu reçus l’être et ton séjour ;
Mais plus sage, mais tant
Moins infirme que l’homme,
Que tu ne crus jamais, par toi-même ou le fait
Du destin, tes fragiles lignées immortelles.

Giacomo Leopardi (Recanati, 1798 – Naples, 1837),

La ginestra, o il fiore del deserto, Le genêt, ou la fleur du désert
Traduction Michel Orcel dans Chants /Canti – GF Flammarion

Peintures de Marie Alloy, pour accompagner Leopardi…

  

du destin, les fragiles lignées” – Détail, huile sur toile sablée.

 

Manuscrit autographe de “L’infini” de Giacomo Leopardi  (Visso, Archivio comunale)

Maison natale de Leopardi à Recanati, petite ville des Marches.