Une lecture de NI LOIN NI PLUS JAMAIS, par Philippe Leuckx

Revue Texture – Notes critiques

Une lecture de Philippe Leuckx  (né en 1955 à Havay, il vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Il est également critique et collabore régulièrement à de nombreuses revues et blogs).

Isabelle Lévesque : « Ni loin ni plus jamais »,                                                         Suite pour Jean-Philippe Salabreuil

Rendre vie et hommage à un grand poète tôt disparu, Salabreuil, né en 1940, décédé en 1970 : tel est le vœu de l’auteure, versée dans la lecture du grand aîné depuis longtemps. Sur le terreau de citations tirées de « L’Inespéré » (Gallimard, 1969), Isabelle Lévesque – quinze recueils depuis 2010 – donne à « Il a neigé sur de l’aurore » et à « l’ossuaire d’en haut qui s’écroule » de dignes prolongements, où « l’ardeur est telle/encore », la ferveur et la lucide appréhension d’un univers marqué, chez le poète regretté, du sceau d’un « cri » non entendu, d’amour mal vécu, de l’Absence qui trouve ici à se décliner. À rebours, la neige, le poème, cette flambée de mots à l’adresse de celui qui a « brûlé » ses espérances. Lévesque, page 29, nous dit : « Un poète aimé ne meurt pas. Il renaît dans les mots du poème… il habite ce que nous écrivons à notre tour… »
La poète convoque, saganesque, « les bleus de l’âme », multiplie les appositions, joue de l’intime correspondance : « Poids de l’âme infime / aimer souffle, seule voix./ Corps pur, prouesse de plume : / système solaire. »
L’écriture, aérienne, « frôle », la « craie du ciel », perfore le bleu des étoiles, incise, à l’aide de métaphores, « le fantôme » vénéré :
« Poète sans nom décrit l’Aimée sans fin / Fulgurante aux faveurs de la nuit… »
Du petit livre s’élève un chant que les mots heurtent, puisqu’il faut bien relayer le parcours brusque et brusqué d’un poète véritable, que le destin a mangé : « Quelle nuit si pâle / te protège enfin ? // Les pierres seules / s’éloignent gravées / (pas d’oiseau) // Allées si claires / qu’aucune étoile ne fera vœu ».
On dirait qu’Isabelle, voulant approcher le poète en son domaine de neige (le bas), d’étoiles (l’impossible demeure) souhaite jumeler les paradoxes : la négation de l’oiseau, le poids de la pierre, le refuge qui « protège »…
Les lointains du temps ordonnent cette poésie, intemporelle, à la fois respiration en hommage, et concertation d’une écriture entre lignes, ombre et accent solaire ; oui, le « poète revit » d’un souffle, d’une eau même si « elle ne se boit ». La poésie est à ce prix : une solitude, un partage.
Mission accomplie.

Philippe Leuckx

(Isabelle Levesque : « Ni loin ni plus jamais », Suite pour Jean-Philippe Salabreuil, Le Silence qui roule, 2018, 36p., 9€. Huile de Marie Alloy en couverture, « Herbes de neige ».)


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