La Galerie Anaphora, un bel écrin pour l’estampe !

Un très beau lieu, récent, destiné aux graveurs et amateurs d’estampes.

Adresse : 13 rue Maître Albert, 75005 Paris

à retrouver sur Facebook ou par mail : galerie.anaphora@gmail.com

Jean-Pierre Coroller et Anne Brass.

Quelques photos de l’exposition actuelle : “Petits formats pour de grands voeux”

2017 11 02 Anaphora invit   

 

Contact tel : 06 86 13 15 10

 

 

Si je t’oublie, de Fabien Abrassart

Vient de paraître aux éditions L’Herbe qui tremble :

“Si je t’oublie”

poèmes de Fabien Abrassart

Préface de Philippe Lekeuche, peintures de Marie Alloy

Fabien Abrassart est né à Bruxelles en 1973. Il est l’auteur de deux recueils parus aux éditions du Taillis Pré, “la chose humaine” et “la part de personne”. Poète discret, “Si je t’oublie” est le premier recueil qu’il publie depuis 2006.

Couverture : Marie Alloy, “Cela eut lieu”, 2017.

            

 

   

La trace, l’énigme, la lisière, par Pierre Lecœur

Dans le numéro de la Revue Europe de novembre-décembre 2017 qui vient de paraître, Pierre Lecœur, retrace le parcours de Marie Alloy, sa relation privilégiée à la nature et à la poésie, et approfondit les liens qui s’établissent entre ses gravures, peintures et livres d’artiste.

Un article à découvrir de la page 333 à 339.

Présentation de ce numéro de la revue EUROPE:

95e année — n° 1063-1064 / novembre-décembre 2017

CÉSAR VALLEJO

Considéré comme l’un des plus grands poètes du XXe siècle, César Vallejo est né en 1892 à Santiago de Chuco, petite ville péruvienne dans la cordillère des Andes. Dans sa jeunesse, tout en fréquentant la bohème intellectuelle, il eut l’occasion de connaître la rude condition des travailleurs dans les mines et les plantations de canne à sucre. Après avoir publié au Pérou ses premiers livres, Les Hérauts noirs (1919) et Trilce (1922), en partie écrit en prison, il embarqua pour l’Europe en 1923 et son exil s’avéra sans retour. Il mourut à Paris en 1938, épuisé par la maladie et les souffrances d’une vie précaire qu’avaient ponctuée des séjours en Espagne et trois voyages en URSS. Ses Poèmes humains furent publiés après sa mort, tout comme Espagne, écarte de moi ce calice qui demeure le chant le plus pur et le plus définitif parmi tout ce que l’on a pu écrire sur la Guerre civile espagnole. L’œuvre géniale et intrépide de Vallejo va au-delà de l’aventure des avant-gardes et tout en exprimant un inébranlable désir de solidarité humaine, elle est traversée par la force grondante de la douleur et par « une énorme tension affective qui fait ressentir chaque poème comme une poignée de neige jetée en plein visage ».

JEAN CASSOU

Poète, critique d’art, historien, hispaniste et romancier, Jean Cassou (1897-1986) fut en toute chose un homme épris de liberté. Membre du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes et rédacteur en chef d’Europe, il milita pour l’intervention française dans la Guerre d’Espagne. Dès septembre 1940, il s’engagea dans la Résistance où il occupa des fonctions importantes. Il importe aujourd’hui de redécouvrir l’écrivain, le rêveur solitaire et l’homme d’action dont l’exigence éthique était travaillée par « un sombre et magnifique espoir ».

PIERRE LARTIGUE

Pierre Lartigue (1936-2008) fut un enchanteur du verbe. Porté par un rêve d’envol où le cœur s’ajuste au souffle, son univers est régi par un principe de légèreté. Vaincre la pesanteur, c’était aussi pour lui avoir le courage de ne pas se dérober à l’inattendu. Poète, romancier, critique de danse, son œuvre admirable abrite sa profondeur sous un air de fête.

CÉSAR VALLEJO
Ina Salazar, Alejo Carpentier, Emilio Adolfo Westphalen, Antonio Gamoneda, César Vallejo, Saúl Yurkievich, Américo Ferrari, José Ángel Valente, Efraín Kristal, Miguel Casado, Alain Sicard, Nadine Ly, Marie-Claire Zimmermann, Alejandro Bruzual, María Ortiz Canseco, Gastón Baquero, Roberto Juarroz

JEAN CASSOU
Alexis Buffet, Pierre-Yves Canu, Edgar Morin, Jean-Marc Pelorson, Alexis Buffet, Olivier Bara, Marine Wisniewski, Jean Cassou

PIERRE LARTIGUE
Claude Adelen, Alain Lance, Florence Delay, Natacha Michel, Marie-Claire Dumas, Éric Auzoux, Denis Dabbadie, Pierre Lartigue

CAHIER DE CRÉATION

& CHRONIQUES

“Écrire en peintre”, une lecture par Isabelle Lévesque

 

Marie Alloy, Cette lumière qui peint le monde

par Isabelle Lévesque
Marie Alloy, Cette lumière qui peint le monde,
Éditions L’herbe qui tremble, 2017.
Lecture d’Isabelle Lévesque

Loin du regard perdu qui scrute la nuit, c’est l’angle ouvert d’une lumière souveraine qui ouvre le livre de Marie Alloy. Une femme peint et pose ses yeux sur les lignes de couleurs de ses pairs, de ses illustres pairs choisis. Rien d’autre n’est affirmé qu’une évidente assise ouverte : le regard anime la peinture, la lumière qui a présidé à l’élaboration de la toile se révèle et devient à son tour miroir du signe clair porté par elle. Marie Alloy le précise, Cette lumière qui peint le monde a été écrit « au fil du temps ». Ce sont des expositions, des visites, des rencontres qui ont nourri dans la durée ce livre.

Tous les artistes évoqués sont des « passeurs de lumière » : Turner, Bonnard, Morandi, Zack, Sima, Vieira da Silva, Truphémus et Asse.

Marie Alloy écrit en peintre : la description qu’elle fait des œuvres n’oublie pas le geste de l’artiste, le vocabulaire peut être très technique, toujours précis, avec des nuances infinies pour les indications de couleurs.

Ainsi, pour Turner, dans le chapitre intitulé « L’issue solaire », Marie Alloy décrit un tableau, Le lac des Quatre Cantons : La baie d’Uri vue de Brunnen, daté de 1844, exposé au printemps 2015 à la Tate Britain de Londres :

« […] des vagues de nuages blancs surplombant le ciel et le lac s’unissent en un horizon gris et rose travaillé en impasto (empâtement) avec des voiles de laques rouges et des glacis jaune de chrome très clair. C’est un mouvement continu de courants aériens suggérant la poursuite de l’espace hors des limites de la toile, donnant au regard la sensualité lumineuse de l’air. »

Marie Alloy souligne dans les dernières peintures de Turner la modernité d’une quasi-absence de couleur pour que soit seule perçue, impénétrable et singulière, la lumière. Paysages traversés, mais qu’il ne pouvait plus parcourir à cette époque, sa santé l’en empêchant. Sa peinture se nourrit alors « d’expériences picturales vécues », c’est sur l’oubli qu’il fonde en partie sa représentation (autant sur ses souvenirs qu’à l’aide des « notations du dessin aquarellé » réalisé auparavant). Ce parcours d’oubli figure dans « l’étendue blanche » comme si le paysage, assimilé, disparu, devenait transparence, une forme de lumière ou de silence qui ouvre à la contemplation. Rien ne saurait dire si tout apparaît ou disparaît. Le seuil blanc, « espace pauvre et glorieux », livre son paradoxe. On pense aux toiles frappées d’orages des périodes antérieures et l’on mesure combien le peintre s’est détaché des tempêtes.

Dans les œuvres de Pierre Bonnard, le miracle de la lumière peut hésiter, comme sur le point de se perdre : au milieu des couleurs se glissent la mélancolie et le sentiment constant de la fugacité de cette fête du jour au miroitement toujours éphémère. Peut-être faut-il lire ce livre comme une tentative pour capter dans les toiles regardées ce qui fugitivement nous requiert, pour vivre ? La lumière, devenue guide de lecture, devient une compagne plus sûre pour notre regard. Le rapport sensuel à la toile, exalté par la femme, compagne, muse, suspend le déroulement du temps et le passage de la lumière qui reste tendue, dans une durée qui l’excepte et le prolonge. C’est aussi peut-être le projet qui fonde ce livre.

Ce qui fait du chapitre consacré à Jacques Truphémus, « La lumière de l’intime », un chapitre à part, c’est la rencontre avec l’artiste, la visite à l’atelier. Nous voyons à la fois la toile, le sujet (le motif) et l’homme qui peint. Nous l’entendons parler, nous lisons l’une de ses lettres. L’atelier est ce lieu où la lumière se déplace comme les objets que le peintre dispose pour leur faire suivre ou non le jour qui les baigne. On perçoit l’émotion de Marie Alloy, son attention : elle décrit précisément la disposition de la pièce, son regard s’attarde sur un petit bouquet et sur l’impression de dépouillement qui domine. Au cœur de l’œuvre, le blanc, « riche en nuances », infini. « Le blanc de la toile crue est réserve de lumière, somme de toutes les couleurs, silence, poésie », précise Marie Alloy. Figure de l’inachèvement peut-être, il ouvre le spectre de nuances infinies et laisse à chaque couleur son éclat incontestable. L’intimité révélée offre à chacun une place dans la toile, en fraternité. Innocemment, le monde est révélé dans une naissance liée à la clarté de l’apparition d’Aimée comme des fruits ou fleurs déposés dans un geste simple de communion.

Dire la peinture peut paraître un exercice impossible. Marie Alloy et les peintres évoqués nous disent que la peinture est silence, celui d’avant la parole ou celui d’après. Pourtant beaucoup d’entre eux écrivent sur leur art ou sur celui des autres ; certains, comme Léon Zack ou Marie Alloy elle-même, sont poètes. Beaucoup de poètes ont tenté de décrire des œuvres avec parfois de grandes réussites, comme Victor Segalen et ses Peintures chinoises. D’autre part, la peinture et la poésie ont souvent partie liée par le dialogue entre les deux arts1. Les peintres ici évoqués citent souvent des poètes dont les mots correspondent à leur effort ou à leur vision : Rilke, Guillevic, Jaccottet…

Le livre s’achève sur une méditation de deux pages qui établit le lien entre les œuvres envisagées : la lumière et le vide sont deux dimensions nécessaires, le peintre les traverse comme le poète qui cherche à les atteindre. Quel que soit le motif, la lumière souligne sa présence et révèle le paradoxe constant qui, entre absolu et dénuement, rend la quête du peintre douloureuse ou heureuse, mais nécessaire.

Isabelle Lévesque
D.R. Isabelle Lévesque
pour Terres de femmes

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1. Marie Alloy a créé les éditions de bibliophilie Le Silence qui roule où elle collabore avec des poètes contemporains : Guillevic, Antoine Emaz, Pierre Dhainaut…

Pour mieux connaître Isabelle Lévesque, de nombreux articles en ligne dont celui-ci, déjà ancien mais riche en extraits, dans “Voies traversières” sur Médiapart

 

Hommage à Jacques Truphémus, ce grand fidèle

Photo Joël Philippon Photo Joël Philippon. Le Progrès.

Jacques Truphémus, né à Grenoble en 1922, vient de nous quitter ce vendredi 8 septembre 2017 à Lyon; il allait avoir 95 ans. Tristesse de sa disparition, mais admiration face à cette vie de peintre accomplie, et face à l’œuvre qui nous renvoie sa présence chaleureuse et sa lumière.

Il s’était installé à Lyon pour suivre les cours de l’École des Beaux-Arts dans les années 40 et Lyon était vite devenue sa ville d’adoption, avec ses rues, façades, bistrots, fleuves et luminosités. Il avait également peint de tendres portraits de son épouse Aimée, mais aussi quelques autoportraits (comme ci-dessous) et beaucoup de natures mortes ainsi qu’une série de toiles sur le Japon et les plages du nord de la France. Dans les Cévennes où ils se rendait chaque été, l’intérieur de sa maison, les jeux de portes avec les couleurs de l’ombre et de la lumière, les arbres verts et feuillages alentours, nourrissaient son regard de peintre et venaient adoucir ses dernières années où la couleur devenait de plus en plus intense et sa gestuelle déliée.

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Lien sur la biographie de Jacques Truphémus par la Galerie Claude Bernard

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En juillet 2016, j’avais rendez-vous avec Jacques Truphémus dans son atelier. Il me dit immédiatement sa joie d’avoir reçu le livre “Cette lumière qui peint le monde”, où j’avais consacré plusieurs pages à ses œuvres et il m’avoua son émotion de se trouver ainsi parmi cette constellation de peintres qu’il aimait : Turner, Bonnard, Morandi, Zack, Sima, Vieira da Silva, Asse…

      © photos ci-dessous: Marie Alloy

         

Il me montra ses toiles récentes destinées à sa future exposition Galerie Claude Bernard.

Il faisait chaud sous la verrière de son atelier mais ses peintures, aux couleurs vivifiées par la blancheur des rideaux et nappes, apportaient une fraîcheur et une douce clarté. Il me montra le miroir ovale qu’il avait le désir de peindre pour y refléter ses propres peintures de natures silencieuses. C’était pour lui un vrai bonheur de me donner à découvrir ses tableaux et d’exprimer par la parole son désir infini de peindre. A sa demande, je lui montrais un catalogue de photos de mes propres peintures, il regardait attentivement, donnait avec plaisir son avis, son regard. Esprit curieux des événements artistiques, il ressentait un grand besoin d’échanger sur la peinture ainsi que sur les expositions du musée des Beaux-Arts de Lyon et autres.

Il me montra aussi les beaux poèmes qu’Yves Bonnefoy avait écrits pour lui, édités dans “Ensemble encore”, au Mercure de France, en avril 2016. Quelques extraits ci-dessous:

 

                                  Poèmes pour Truphémus

 

Tu vas rester ici, jusqu’à ce soir. C’est plus,
Peindre, que rendre vie, c’est donner être,
Même si impalpable, presque invisible
Cette main qui dans l’ombre prend la tienne.”

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Et, ayant vécu là,
Quand tu ressortiras, que soit ton œuvre
De regarder le ciel au-dessus des arbres,
Puis les feuilles, vert sombre. Que ce banc
Dont la couleur s’écaille
Le bleu sombre avoisine un peu de rose. “

*

“Décèle de ton pinceau cette ombre dans l’herbe,
Dévoile-nous l’être simple du signe : Ce rêve, non cet or,
Qui fait de ce qui fut ce qui demeure.

Yves Bonnefoy, extraits de “Ensemble encore”.

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“La lumière de l’intime”

Truphémus était un peintre cultivé, simple, et débordant d’humanité. Il aimait écrire de longues lettres généreuses pour transmettre sa vision de la peinture (voir plus bas). Peintre accompli, il n’a jamais renoncé à contempler le monde et avait besoin de vie sociale, d’échanges, de dialogues avec les poètes et artistes. Aujourd’hui sa vie est loin d’être achevée, elle se poursuit dans chacun de ses tableaux et continuera longtemps  de nous être bénéfique, et de nous enseigner de façon apaisée et persévérante à rester fidèle à nous-même, dans notre propre temporalité, malgré les multiples pressions de la société de consommation.

Le guéridon, véritable accessoire du peintre

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Je dis que Truphémus est un poète-peintre, qu’il écrit des images, qu’il peint des sons, qu’il nous murmure une confidence qui est lui-même, que sa peinture a une voix qu’on ne peut pas ne pas entendre, justement parce qu’elle est discrète, prenante, insidieuse, qu’elle ne va pas crier sur la place publique, qu’elle ne désire s’approprier que les âmes (oui, en ce sens, sachez voir – nous regardons trop sans voir – l’œuvre de Truphémus a une dimension métaphysique), entamer un dialogue de complices au niveau de l’excellence en nous.”     Louis Calaferte

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Aucun texte alternatif disponible.

                                         Autoportrait, huile sur toile, 2002.

 

Bel autoportrait de Truphémus (1989) dans le catalogue de la galerie Claude Bernard. La même leçon que celle de l’autoportrait de Morandi dans l’exposition de Bologne : l’effacement et la subsistance du moi, un moi ayant perdu son opacité. Et par là c’est une figure de sa peinture, de son effort de peintre que nous livre Truphémus.”     Jean Pierre Vidal

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Peinture de Jacques Truphémus (La belle Servante, 1980) :

Dans les cafés métaphysiques
Les servantes aux longues fatigues
Sont lampes qui éclairent le Temps
Dehors la neige a leur visage.

                Extrait de “La fin de l’attente”, de Jean Pierre Vidal, Le Temps qu’il fait.

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Beaucoup ont écrit sur la peinture de Truphémus dont Louis Calaferte, Bernard Clavel, Charles Juliet, Jean-Jacques Herrant, Jean Leymarie, Denis Lafay, Jean-Pierre Groboz, Claude Roger-Marx, Antoine Terrasse, Yves Bonnefoy… et bien d’autres – pour ne citer ici que les plus connus.

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A lire ici lien, l’article du journal La Croix sur l’exposition rétrospective actuelle du musée de Grenoble

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L’entrevue silencieuse

Relisant “L’espace de la perte” (éditions Unes) de Pierre-Albert Jourdan, poète et peintre, je retrouve, exprimé en ses mots, le silence, l’éclat lumineux, le foisonnement et le dénuement des peintures de Truphémus :

Cet espace il te faut l’abandonner à sa propre fructification. Tu n’y entres pas, il est ce qui se délègue au-devant de toi mais l’entrevue est silencieuse.

Parle, si tu veux, mais par voix d’arbre ou d’herbe; c’est-à-dire : ne pratique pas l’imposture, ne mélange pas l’esprit à ce donné si pur.

Jacques Truphémus laisse fructifier en nous sa peinture. De son regard sur les êtres, la nature ou le quotidien, nous recevrons longtemps le “donné si pur”.      Marie Alloy

 

Le chrysanthème – fleur blanche qu’il affectionnait particulièrement.

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“Il faut aussi des peintres qui incarnent une continuité, une permanence. Truphémus est de ceux-là, avec une qualité de regard qui situe souvent son œuvre à la charnière d’une figuration sensuelle et d’une sorte d’abstraction.

Une vision du monde filtrée, donc, à travers une tendresse pour laquelle il s’est façonné un métier tendre et délicat. Longtemps encore après nous il aura des amoureux des bruissements subtils du quotidien pour se reconnaître dans les silhouettes imprécises mais fraternelles de ses cafés, pour entendre le mystère des objets de ses natures mortes et pour s’émouvoir de ses lumières timides mais persévérantes qui finissent par inonder les ciels gris, les plages, les quais… et le cœur.”      Jean-Jacques Lerrant

*

“Cérémonie mystérieuse de la peinture qui annonce l’avènement du rose, les couleurs printanières d’un char fleuri de violettes odorantes, glycines ou roses trémières, oranges de soirs couchants, quand la porte de l’atelier reste entrouverte sur la silhouette verte des arbres et l’offrande d’une nuance phosphorescente.

Des fils de lumière ont tissé des bouquets de couleurs dans la palette tendre du peintre ému par le teint de rose de toutes ces choses sereines et charnelles qui l’entourent. Les gestes du peintre restituent le tremblement de la vie, le trouble à la fois fugace et infini qui tenaille devant la beauté. La lumière qui vient de la peinture est si dépouillée qu’elle en paraît surnaturelle comme ces grenades sur une nappe blanche.

Au seuil de quelle porte soudain tout ce vert se réfléchit-il ? Quelle est cette étrange couleur qui garde l’entrée de la peinture et nous relie à un éclat encore inconnu ? Peinture à découvert. Peinture d’une claire voyance. Chaque toile a sa lumière propre, sa fenêtre où cueillir un instant radieux de couleurs dans la transparence.

Plus que des « vies silencieuses » les peintures de Truphémus sont silencieuses dans la vie, dans son bruissement. Elles ne consolent pas, elles ouvrent, sont ouvertes, s’ouvrent encore. Elles dilatent l’œil du cœur. Elles ne sont jamais qu’à hauteur d’homme – d’homme à homme.”

Extrait d’une lettre de Jacques Truphémus :

« …Au-delà des mots et du vain débat opposant abstraction et figuration, je crois bien sentir ce qui vous inquiète. Le problème s’est posé, je pense, à beaucoup de peintres. L’itinéraire de Nicolas de Staël n’est pas unique, passant de l’abstraction à la figuration.

Les peintres ont toujours ressenti la force vivifiante de la réalité et c’est en tentant de traduire l’émotion devant « la réalité » qu’ils ont compris que l’émotion ressentie était la seule réalité qui leur était offerte et que pour la traduire il fallait trouver une équivalence.

C’est dans la recherche de cette équivalence que se posent les questions premières. Il me semble qu’il faut veiller à conserver en soi le plus possible cette part de simplicité, de naïveté – celles de ses premières peintures où l’on croit copier la nature. (Mais est-on jamais maître de cette simplicité d’esprit à la base de ces choix ?)

Cette confrontation est source d’enrichissement par le fait des difficultés rencontrées, et de ce dialogue qu’il nécessite. Je pense que c’est un désir « d’absolu » tout à fait légitime qui a pu conduire des peintres vers l’abstraction. Il y a un risque d’enfermement à ne vouloir trouver qu’en soi la source de ses émotions …

Mais il y a les mêmes risques dans l’autre choix où les signes d’une apparente figuration peuvent facilement rassurer ceux qui ne connaissent pas le doute.

La «vérité» est de toute façon au-delà des mots et de toutes théories. Quelque part, « on fait comme on peut ». C’est ce qu’ont dit beaucoup de peintres :

Matisse, qui a pourtant si bien écrit sur la peinture, conclut en disant «je mets de la couleur jusqu’à ce que ça y soit»!!

L’humilité de Chardin, de Corot,… de Morandi, a valeur d’exemple, de Cézanne se plaignant de ne pouvoir « concrétiser »…

Il est nécessaire de conserver toute la vie la possibilité de changer notre conception de la peinture et les moyens d’expression. C’est notre liberté essentielle.

Quand la sincérité est présente dans la conduite de son travail, les changements apparents comme de passer de l’abstraction à la figuration (à une certaine forme de figuration) n’interrompent en rien la continuité profonde d’une démarche.

Il n’y a pas de temps perdu et de reniement dans le parcours.

On n’a pas de compte à rendre à ceux qui s’en offusqueraient. »

Pages extraites de

Cette lumière qui peint le monde“, Marie Alloy, éditions L’Herbe qui tremble

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Poème de ce matin, pour notre ami Truphémus

Truphémus, un grand fidèle

Fidèle à la peinture     à son Aimée
au monde quotidien    à la lumière des couleurs
à sa ville adoptive   ses amis     aux deux fleuves
au ciel    aux arbres    aux portes  et fenêtres  ouvertes
aux toits où veillent des colombes

Fidèle aux verts   aux roses   aux mauves   aux bleus    aux oranges
dans la blancheur rayonnante    aux recommencements
Fidèle au poème du silence   au mystère du présent
à la communion des sens

Toujours à découvrir      à s‘émerveiller
Le monde éclaire chaque matin l’atelier et ses drapés
à travers la rosée du jardin de la peinture
le battement continu du cœur   le chant du regard
un monde à venir    rien d’acquis
mais le souffle d’une alliance limpide

La lumière sauve

Tendre    intime   la couleur rouge d’un livre
ou la transparence d’un vase  une nappe en apesanteur
et tout ce qui convoque la beauté    bleu ou pourpre
la fleur d’un chiffon posé comme l’esquisse d’un rêve
et si peu d’obscurité      rien qu’une mer de feuillages
mouvants de promesses   avançant au fil du jour
D’un vert plus proche nous sentons le murmure sacré

Herbe douce    le sillage de la robe de La Passante
de la passerelle Saint-Georges   à l’instant suspendu   pour retenir de la vie
l’émotion balbutiante    sans rien surexposer
Le jour lavé d’amour

Du bleu remonte dans le rose et le jaune
dans l’orbe d’un citron vert      la surface blanche
respire mieux   inachevée     la blancheur
cette terre promise    ce nid de neige   ce mûrier

Peindre   laisser retomber le linge en plis
s’écouler la sève des saveurs   le fruit des couleurs   leur vivier
et ce goût que le cœur en paix porte au monde

Peinture qui libère      bouffée d’air et joie pure
C’est à nous désormais de rester fidèles
fidèles au regard prodigue du peintre Truphémus
à l’instant vivant éternel

2017 09 14 © Marie Alloy

TERRE de Luc Dietrich.

Luc Dietrich avait été initié à la photographie par André Papillon. Il avait réalisé et publié un recueil de son vivant : Terre (Denoël). Un autre ouvrage avait semble-t-il disparu, quand Jean-Daniel Jolly-Monge, disciple de Lanza del Vasto, exhuma et compléta patiemment ce second ouvrage : il fut publié bien après la mort de ces protagonistes par les éditions Le temps qu’il fait sous le titre Emblèmes végétaux (1993).

TERRE

Livre comprenant vingt textes de Luc Dietrich et trente photographies de l’auteur

TERRE. Édition de 1936, Denoël & Steele.

Feuillet publicitaire pour annoncer la parution

                               

                             

  

                              

Manuscrit autographe de Luc Dietrich

                         

Photographie de couverture

 

Quelques extraits de TERRE

LA MEULE

A bout de fourche, nous poussons les gerbes dans le ciel, et tandis que l’orage hâte notre dernier effort, cette chapelle de blé s’établit et se couvre. Les premières gouttes tombent, mais nous ne craignions plus pour notre grain, nous avons confiance en cet ordre qui de la tige a fait un toit pour protéger l’épi.

ROSES D’AOUT

Pleines d’eau, elles se sont inclinées, puis assoupies dans la lourdeur des fruits qui vont quitter la branche.

Réédition : Voix d’encre, 2015    www.voix-dencre.net/

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Un précieux document, provenant de Frédéric Richaud,

présentation des photographies de Luc Dietrich par Paul Eluard

 

Entretien avec Thierry Chauveau, éditeur de L’Herbe qui tremble, par Isabelle Lévesque.

http://www.terreaciel.net

Entretien avec Thierry Chauveau qui dirige les éditions L’herbe qui tremble avec Lydie Prioul, par Isabelle Lévesque, pour le site Terre à Ciel.

Victor Hugo, Bièvre , 1831 :
« […]Et dans ce charmant paysage
Où l’esprit flotte, où l’œil s’enfuit,
Le buisson, l’oiseau de passage,
L’herbe qui tremble et qui reluit […] »

L’herbe qui tremble est le titre d’un roman de l’auteur belge Paul Willems. Le choix du titre de ce livre comme nom pour la maison d’édition révèle son ancrage premier du côté de la poésie belge.

« C’est aussi une graminée qui prend la forme d’une longue tige au bout de laquelle tremble un cœur végétal. Elle apparaît chez les poètes, pas dans les ouvrages de botanique : l’herbe qui tremble chez Hugo, Katherine Mansfield, Emily Dickinson et plus récemment chez Pascal Commère… Paul Willems, il nous a été cher au moment de la création de la maison d’édition, et dit notre premier ancrage du côté de la poésie belge. »

Isabelle Lévesque : Peux-tu me dire comment et pourquoi tu as décidé de créer une maison d’édition ?

Thierry Chauveau : J’avais 6 ans : j’allais à l’école, une école de type Freinet et il y avait un rituel. Chaque matin, il fallait écrire un poème. On fabriquait aussi un journal. Alors tout cela m’est resté et a fait son chemin. J’ai mis quarante ans à me rendre compte que je voulais le faire, pourtant c’était une évidence. En lisant de la poésie, je me sens chez moi. Alors j’ai fondé L’herbe qui tremble avec Lydie Prioul qui continue à s’occuper de la maison avec moi.

I.L. : Pourtant tu n’écris pas (ou plus). Écrire ou ne pas écrire change-t-il quelque chose à l’activité de l’éditeur ?

T.C : Peut-être cela change-t-il l’approche des manuscrits. Je ne me fie qu’à mon intuition et à l’émotion que les poèmes suscitent ou ne suscitent pas. Je ne me place jamais en juge, juste en lecteur qui aime ou n’aime pas. J’ai souvent du mal à justifier et expliquer longuement pourquoi je choisis ou j’écarte. Il m’arrive parfois de ne pas vivre une adhésion immédiate au texte, d’avoir du mal à y entrer parce que la voix est tellement particulière qu’elle me déstabilise. Pour Gérard Bayo, par exemple, il m’a fallu revenir plusieurs fois vers les poèmes, l’entrée dans sa langue faite de ruptures ne s’est pas faite d’emblée. Gérard Bayo est aussi un poète qui m’a ouvert à d’autres voix dissonantes vers lesquelles je ne serais pas forcément allé sans lui.

I.L. : Souhaitez-vous publier et défendre une poésie appartenant à un ou des courants précis ou bien restez-vous ouverts à des formes diverses ?

T.C : Qu’une poésie appartienne à un courant ou non ne m’intéresse absolument pas, je reste ouvert à des formes différentes de poésie et me fie à mon instinct de lecteur. Les querelles de clans me sont étrangères.

  1. : Tu viens d’éditer deux volumes importants de Pierre et Ilse Garnier, poètes déjà bien présents à L’herbe qui tremble. Peux-tu nous expliquer ce choix ? Peux-tu présenter ces deux volumes ? Projettes-tu d’éditer d’autres inédits de Pierre Garnier ou de rééditer des textes devenus introuvables ?

T.C. : J’ai rencontré Ilse et Pierre Garnier en 2006 alors que je travaillais pour une autre maison d’édition, je devais alors publier des poèmes linéaires. Le contact a été immédiatement chaleureux, Pierre s’est montré accueillant, enjoué. La place qu’il accorde à l’enfance qui est à la fois le centre de la vie et de l’univers dans sa poésie m’a immédiatement séduit. J’ai depuis publié plusieurs livres de Pierre et Ilse Garnier, qu’il s’agisse de poèmes linéaires ou spatialistes(1) avant et après 2014, année de sa mort. Les deux livres qui sortent cette année, deux volumes, près de 1000 pages au total, sont centrés sur le Japon. Pierre et Ilse, qui ne sont jamais allés là-bas, ont correspondu pendant une trentaine d’années avec des poètes japonais. L’herbe qui tremble publie dans ces deux volumes des poèmes devenus introuvables et d’autres qui ont été publiés au Japon seulement, beaucoup d’inédits. Tout l’appareil critique a été réalisé par Marianne Simon-Oikawa, qui enseigne à l’université de Tokyo, une amie de Violette Garnier, la fille d’Ilse et Pierre qui accompagne les publications. Avec Violette aussi nous préparons la publication de la correspondance entre Pierre et le peintre de l’ex RDA Carlfriedrich Claus. Violette rassemble toutes les lettres et cette publication sera accompagnée de la reproduction de plusieurs travaux d’Ilse et Pierre Garnier et de Carlfriedrich Claus. Cette publication interviendra fin 2017, début 2018. L’herbe qui tremble a aussi le projet de publier un livre sur les oiseaux en réunissant tout ce qui a été publié sur ce thème, notamment dans la revue Le Journal des oiseaux.

I.L. :L’herbe qui tremble propose-t-elle plusieurs collections ?

T.C. : Nous ne proposons qu’une seule collection, elle est parfois accompagnée de peintures, parfois non.

I.L. : Peux-tu nous expliquer ce choix d’accompagner parfois les poèmes de reproductions de peintures ?

T.C. : Lorsque nous le pouvons, les poèmes sont accompagnés de peintures. Dans ce cas, l’une d’elles figure en couverture. Le poète et le peintre se sont souvent choisis mais nous pouvons aussi intervenir dans ce choix, cela dépend des projets. Pour des raisons financières, nous ne pouvons pas toujours publier conjointement des poèmes et des peintures. Nous adaptons alors la présentation du livre : le papier est le même et le motif des couvertures est identique, une autre “herbe qui tremble” dessinée par le peintre René Moreu, qui a amicalement créé le sigle, seule la couleur change d’un livre à l’autre.

I.L. :L’herbe qui tremble a-t-elle des peintres de prédilection pour ses livres ?

T.C.  : Jusqu’alors nous avons beaucoup travaillé avec les peintres Alain Dulac, Marie Alloy, Anne Slacik et Christian Gardair. Mais d’autres peintres ont aussi accompagné les livres.

I.L. : Combien de manuscrits recevez-vous par mois (ou par an) ? Vous arrive-t-il de publier des manuscrits arrivés par la poste ?

T.C. : Nous recevons en moyenne un manuscrit par jour et oui, nous publions des manuscrits reçus par la poste : Gérard Bayo, Florence Valéro par exemple…

I.L. : Combien d’ouvrages publiez-vous par an ?

T.C. : En 2016 nous avons publié 12 livres, 14 sont prévus en 2017.

I.L. : Participez-vous ou organisez-vous des événements pour faire connaître les livres que vous publiez ?

T.C. : Nous organisons régulièrement des lectures : à la librairie La Lucarne des écrivains dans le XIXème à Paris, à La Halle Saint-Pierre et, depuis plusieurs années, au printemps, sur la péniche Daphné, tout près de Notre Dame de Paris.

I.L. : Avez-vous des projets particuliers ?

T.C.  : Nous venons de publier le livre de Marie Alloy qui nous offre dans Cette lumière qui peint le monde son regard sur plusieurs peintres, le livre de poèmes de Jean-Luc Despax, Rousseau dort tranquille. En avril paraîtront trois livres : Pierre Dhainaut, Un art des passages, Laurent Albarracin Broussailles et Isabelle Lévesque Voltige !
Une rencontre aura lieu samedi 20 mai sur la péniche Daphné, quai Montebello à Paris, elle réunira plusieurs des poètes publiés récemment et nous serons présents au Marché de la Poésie, place Saint Sulpice, du 8 au 12 juin 2017.
Et puis L’herbe qui tremble va bientôt s’associer à Thierry Horguelin pour créer une nouvelle collection dont il assumera les choix, parallèlement donc à ce qui est fait actuellement…

suite sur Terre à Ciel, un site incontournable !

 

 

 

“l’angle ouvert d’une lumière souveraine”, une lecture d’Isabelle Lévesque

http://terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2017/04/marie-alloy-cette-lumi%C3%A8re-qui-peint-le-monde-par-isabelle-l%C3%A9vesque.html

à propos du livre “Cette lumière qui peint le monde”

http://talent.paperblog.fr/8375765/marie-alloy-cette-lumiere-qui-peint-le-monde-par-isabelle-levesque/

 

 

La poésie d’Isabelle Lévesque, “un chant d’écorce”

“Rien.

Plus ou moins.

… le poème ?

Disgrâce et syntaxe. Éclate ! ”

                                              p 93 de Nous le temps l’oubli

Isabelle Lévesque, poète-sculpteur, par des jours incertains

Elle travaille la langue en la rongeant, la coupant, la limant, comme un sculpteur de mots, de pierre, de calcaire, de fleurs, de blés, d’azur. Et ce sculpteur caresse aussi, polit, aère, perfore, sépare, unit, colle, dissout, reforme, unifie, crée, recrée, amplifie, déploie, brûle, cherche l’essentiel – qui déroute un peu mais sans jamais égarer. (Et fait silence sur ce qui blesse). Le temps de ce travail de haute précision vient du cœur et c’est à nous, lecteur emporté dans ces lignes, d’en ressentir l’orientation, de lui donner un sens, un lieu, une voix et de comprendre le secret qui agence ces maux et ces lignes de force.

Tout semble d’abord fractionné mais relié tout autant; la source est souterraine, qui unifie. Les mots sont des fruits, des portes, des passerelles, des lumières. Celles qui ouvrent le sens sont parfois des figures d’oxymore où les saisons de la nature s’immiscent avec leurs charmes et fragilités. Tous les éléments sont réunis dans un beau désordre sans finalement rien trancher, ni retrancher, vacillant parfois sur un seuil, un rebord, une falaise de blancheur.

Le deuil et l’amour deviennent des forces quand les racines ne sont jamais coupées. Sous l’obscurité, on sent un cœur qui bat d’émotions trop pressantes, qu’il s’agit pourtant d’endiguer pour qu’elles vivent ou revivent à l’air libre, laissant la fleur qui frissonne à son intensité (celle du coquelicot, au cœur si puissant). Rien ni personne n’est abandonné… La mort vivante. Ainsi le poème devient langue en essor, envol, dialogue où chacun est interpellé, remué dans la structure même de sa pensée pour que les émotions la sculptent à leur tour et la rendent plus sensible au mystère même de vivre, comme à ses couleurs… Le poème creuse notre sensibilité, tente le défi, sans en avoir l’air, d’étourdir le langage pour approcher plus intimement notre “vérité” – car la vérité du poète se donne en partage. Sous des airs de cacher, Isabelle Lévesque se livre, désarmée.

Marie Alloy, en ce matin du 6 décembre 2016

2016-12-06-13-07-00-1  Nous le temps l’oubli, éditions l’Herbe qui tremble

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et quelques photos pour Isabelle Lévesque:

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Contre le mur du temps

Un texte inédit de Jean Pierre Vidal, écrit à l’occasion de l’exposition d’un ensemble de peintures intitulé “Terre d’ombres brûlées” et de gravures de Marie Alloy, à la Collégiale St Pierre Le Puellier d’Orléans en 2001,

Contre le mur du temps

La Vérité n’est  pas venue au monde nue, mais à travers des images et des symboles. Il y a une régénération et une image de la régénération. En vérité l’on doit renaître par l’image. Évangile de Philippe.

Il est bon que l’on puisse voir les œuvres de Marie Alloy dans la collégiale de Saint Pierre-le-Puellier d’Orléans. En effet, cette artiste vit en termes renouvelés la question du rapport entre art et spiritualité, poursuivant ainsi de manière courageuse le travail accompli par des hommes comme Joseph Sima (1891-1971), Léon Zack (1892-1980), ou même Alfred Manessier (1911-1993). Dans cette église ” désaffectée ” (le mot fait frémir…), on entendra une voix qui refuse de rompre le lien vivant et secret avec les langues anciennes de la prière et de la peinture, qui ne sont pas pour elle des langues mortes. Mais cette voix se refuse avec une égale opiniâtreté à revenir en arrière dans la pensée comme dans l’acte de l’art. Seul le présent peut inventer le présent et la présence réelle.

Cette peinture n’exprime aucune nostalgie de l’âge religieux de la peinture et du monde. Elle ouvre une brèche dans ce monde qui nous étouffe, ce monde qui ne devrait pas être, qui est à la place de celui qu’elle montre possible. La peinture est un refus de ce monde, celui qui empêche par son existence et sa durée le monde vrai d’advenir. Cela sans aucun manichéisme, car elle aime le monde qu’elle veut simplement et modestement aider à sauter dans la lumière.

La peinture interrompt la durée du monde de l’infamie. Tant que vit le regard sur la toile, tant que vit la pensée qu’il suscite, ce monde de fausseté et de fatigue est aboli, et la jeunesse possible apparaît.

Si la religion est morte, l’art ne la remplacera pas, mais on peut inciter par le regard à une vie nouvelle qui ne peut attendre car trop de millénaires nous étouffent et font notre fatigue. La peinture de Marie Alloy oppose donc à la fatigue de ce temps une énergie violente et contrôlée qui ne se perd pas en exaltation de la couleur et de la forme : elle donne des coups de boutoir dans le mur du monde (qui est le mur du temps) pour ouvrir une issue non rêvée, une fenêtre praticable sur un réel et non sur une vaine évasion.

Une énergie puissante, obstinée, virile, mais non pas une énergie pour l’énergie, non pas une puissance pour la puissance. Une énergie pour ouvrir le monde. Peindre est ici acte de foi. Le peintre ne se résigne pas à la catastrophe et ouvre des « portes de toile » (le mot est du poète Jean Tardieu). Portes qui, si nous avions le courage de nous y glisser, nous donneraient un chemin de fraîcheur, tel un conte véridique, une fable de clarté.

Ainsi dans l’église désaffectée ce n’est pas un nouveau culte qui est rendu, mais un acte rigoureux qui est accompli, et qui s’offre à la participation de notre propre exigence comme tout art sérieux depuis Lascaux.

Que l’amateur qui visite cette exposition sache qu’il aura ici l’occasion rare et bouleversante de voir sous ses yeux éclore une maturité d’artiste. La maturité, mystère qui ne saurait se commander. Chaque maturité de voyant rend le monde au présent, rend le présent au monde.

© Jean Pierre Vidal, août 2001

Le tronc d'ombre M Alloy Colonne d’ombre

Acrylique sur toile sablée, 2000