La main, la feuille, la gravure et le livre – à Luc Dietrich

Depuis de nombreuses années, relisant régulièrement « Emblèmes végétaux », je me dis que, décidément, j’aime ces textes poétiques ! Voilà une voix qui me parle, une façon de dire la nature en écho à la psyché humaine qui ne cesse de m’émouvoir ; quelque chose se produit à leur lecture que je ne peux pas analyser, l’étonnement d’un profond accord, d’une communauté de regards. Les textes de cet ensemble « Emblèmes végétaux » résonnent avec force et finesse face à mes gravures, on les dirait écrits pour elles… Voilà, spontanément, ce que j’ai ressenti de prime abord – ce qui fut le point de départ de ce livre, avec un vrai désir d’accompagner le regard pénétrant de Luc Dietrich.

J’ai lu, relu, puis j’ai gravé, spécialement pour ces pages, ne voulant pas utiliser des gravures plus anciennes qui auraient pu leur correspondre. Sachant que Luc Dietrich avait écrit ces textes à partir de ses propres photos d’arbres, de feuillages, de nature, j’ai différé le besoin d’en prendre connaissance avant la réalisation de mes propres gravures. Car ce qui m’importait, c’était de rendre visible un écho personnel à ces poèmes, de donner à voir ce qu’ils gravaient en moi, l’empreinte qu’ils laissaient ouverte et le chemin de conscience que je pouvais ensuite établir entre ses mots et mes estampes.

Aujourd’hui, devant la photo faite par Luc Dietrich qui accompagne La main et la feuille, je comprends le lien qu’il a pu établir entre la morphologie des doigts d’une main et les diverses divisions du limbe de la feuille comme ici cette feuille – de figuier me semble-t-il (dont le terme scientifique est : à nervation palmée). Les doigts de la main, (de Dietrich ?), vus à contrejour derrière la transparence de la feuille, interrogent les correspondances entre vie humaine et vie végétale, dont celles qui ne sont pas seulement graphiques.

Comme « Tout s’inscrit aux nervures de la feuille », « Tout est gravé dans le creux de la main », c’est pourquoi j’ai choisi de retenir ce titre « La main et la feuille » pour l’ensemble du livre d’artiste, car le lien poétique que réalise Dietrich entre leurs deux réalités, fait de l’analogie visuelle le fruit d’une poétique à dimension philosophique. Si « Tout s’inscrit aux nervures de la feuille », les saisons, le sol, l’air, « l’âge où l’on porte fruit avant de dépérir pour repartir, au cœur d’un autre germe », au creux de la main, on retrouve, gravés « les défaites qui sont tombées sur nous comme la pluie » et « les succès ». Ainsi notre « secret destin », comme celui de la feuille, « est inscrit jusque dans les étoiles ». « Notre main est une étoile de chair » et « cette feuille est une paume céleste ». Toutes deux s’ouvrent à l’espace, à la lumière du dehors, toutes deux auront connu « l’âge où l’on s’élève et se dédouble ». Face à cette multiplication des possibles qui s’engendrent mutuellement, cette main et cette feuille, uniques et semblables, indiquent que rien n’est séparé et que bien des éléments du monde peuvent se retrouver ainsi, unis par le dessin – ou le destin.

J’ai donc travaillé mes gravures en insistant sur l’infinité des nervures végétales, si proches de la peau humaine et même du système lymphatique. J’ai cherché à traduire, grâce à cette « main de ramures *» l’immensité cosmique. La matière obtenue par une constellation d’empreintes végétales, avec la technique du vernis mou et divers tracés à l’eau forte, encrée de noirs et de gris, donne l’impression d’un hors temps, comme une sorte de mise en sommeil du monde, ou son envers mental. L’univers végétal est saisi à partir de l’infiniment petit, il restitue avec finesse la matière la plus frêle, la « saveur *» du fragile (d’infimes fragments et bris de végétaux sont unis en un tissage suggestif) – en résonance poétique avec la prolifération de détails minuscules, comme quelques fines racines noires échevelées ou le fil blanc de radicelles. Parfois se pose un épi de lumière sur le fourmillement secret des grains de l’aquatinte. Dans « Matin sur le lac », « une herbe vivante indique le chemin de la délivrance ».

Cette main d’homme donnée à la feuille, fidèle à la terre et à l’intuition du photographe Luc Dietrich, j’espère lui avoir rendu hommage. En gravant les semences végétales, en imprimant leur éclosion dans l’espace en une myriade d’étoiles jetées dans l’obscur, la feuille et la main se rejoignent, laissant à chaque poème la douceur mystérieuse de leur rencontre…

2017 06 20  Marie Alloy

  • « saveur », terme que l’on retrouve dans les traductions de René Daumal de textes sanskrits sur la poésie (voir Le Contre-Ciel suivi de Les dernières paroles du poète, nrf Poésie/Gallimard). P233 La poésie est une parole dont l’essence est saveur. « La Saveur est l’essence, au sens de la réalité substantielle, c’est-à-dire la vie même de la poésie. »
  • « main de ramures », dans le texte « Jardin à la Française », de Luc Dietrich, dédié à René Daumal

Le fil de l’oubli, par Pierre Lecoeur

Extrait d’une note de lecture par Pierre Lecoeur, à paraître dans la Revue EUROPE (droits réservés)

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Françoise ASCAL : Noir-racine précédé de Le Fil de l’oubli, monotypes de Marie Alloy (éditions Al Manar, Alain Gorius, 15 €).

        » Le Fil de l’oubli, poème narratif en prose publié dans une première version aux éditions Calligrammes, explore une mémoire familiale hantée par le deuil impossible et l’omniprésence des morts. Les cinq sections du récit s’attachent à restituer la destinée et la vie intérieure d’un homme, Joseph, le grand-père, mort dans un hôpital de campagne en 1915, de son épouse, Élise, de ses deux enfants, Marthe et Gabriel, et de sa petite-fille, non nommée car elle est celle qui dit « je ». Celle-ci tente, au-delà de ses propres souvenirs et de ce qu’elle sait par ouïe-dire, de restituer la présence de ces êtres humbles, de porter leur drame à la lumière, pour mieux en révéler l’opacité, et la dimension tragique. Elle y parvient si bien que le lecteur a, à maintes reprises, le sentiment de voir prendre forme sous ses yeux sa propre histoire, collective mais également personnelle, intime, tant les expériences relatées s’inscrivent sur fond d’universel – non pas l’universel de la généralité mais d’une singularité qui paradoxalement est toujours la même. Chaque section du poème est consacrée à l’un des membres de la famille ; chacune est introduite par une carte postale écrite par Joseph à ses proches peu avant sa mort. Ce rappel d’un drame fondateur est emblématique de la démarche de l’écrivain,  dont le discours est hanté par l’origine.  Ces missives, retrouvées par la narratrice, ne contiennent que de pauvres paroles, celle d’un homme du peuple qui souffre et ne songe pas à se plaindre, et si elles disent autre chose que les linéaments du quotidien le plus banal (les symptômes du malade, les travaux des champs dont il est exclu…), c’est en creux, comme il apparaît de manière saisissante dans le dernier courrier, alors que Joseph se sait condamné. Quatre initiales  inscrites avant la signature révèlent sans le dire tout ce qui l’attache à son épouse, et que sa pudeur refuse de livrer au grand jour. Ce cryptogramme émouvant renvoie, plus essentiellement, au secret de l’écriture, secret qui fascine Gabriel, quand, enfant, il observe sa sœur Marthe répondre aux cartes de leur père. Toutefois, au pouvoir de l’écriture s’associe comme une ombre la conscience de son insuffisance. (Suite article à paraître)

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        L’exigence et la modestie qui président à la quête poétique de Françoise Ascal sont les valeurs autour desquelles Marie Alloy, auteur de nombreux livres d’artiste (avec Guillevic, Dhainaut, Emaz…), construit son œuvre peint, gravé et, plus rarement, écrit. Dans l’esprit d’un Sima, Marie Alloy explore des confins où la matière parvient à une forme d’essentialisation. On reconnaît cette recherche dans les monotypes qui accompagnent les mots de Françoise Ascal. Si le travail de l’encre peut suggérer des réalités concrètes, végétales notamment, le jeu sur la réserve, sur le rythme qui organise une matière brossée, ponctuée de jours, parsemée de traces et de griffures, ouvre à même les deux dimensions de la feuille l’espace du temps, de la mémoire ou des signes qui se superposent au monde pour le révéler. Ce milieu indécis et suggestif répond dans sa tonalité au chant étrange qui ouvre et ferme Le Fil de l’oubli :

                                                Entendez-vous parfois le bruit d’une faux ?

                                               Une vibration dans l’air,

                                               un bruissement de graminées qui chutent

                                              Est-ce l’aube ?

                                              Est-ce le crépuscule ? »

© Pierre LECŒUR

DSC03076monotype, Marie Alloy

 

Contre le mur du temps

Un texte inédit de Jean Pierre Vidal, écrit à l’occasion de l’exposition d’un ensemble de peintures intitulé « Terre d’ombres brûlées » et de gravures de Marie Alloy, à la Collégiale St Pierre Le Puellier d’Orléans en 2001,

Contre le mur du temps

La Vérité n’est  pas venue au monde nue, mais à travers des images et des symboles. Il y a une régénération et une image de la régénération. En vérité l’on doit renaître par l’image. Évangile de Philippe.

Il est bon que l’on puisse voir les œuvres de Marie Alloy dans la collégiale de Saint-Pierre-le-Puellier d’Orléans. En effet, cette artiste vit en termes renouvelés la question du rapport entre art et spiritualité, poursuivant ainsi de manière courageuse le travail accompli par des hommes comme Joseph Sima (1891-1971), Léon Zack (1892-1980), ou même Alfred Manessier (1911-1993). Dans cette église  » désaffectée  » (le mot fait frémir…), on entendra une voix qui refuse de rompre le lien vivant et secret avec les langues anciennes de la prière et de la peinture, qui ne sont pas pour elle des langues mortes. Mais cette voix se refuse avec une égale opiniâtreté à revenir en arrière dans la pensée comme dans l’acte de l’art. Seul le présent peut inventer le présent et la présence réelle.

Cette peinture n’exprime aucune nostalgie de l’âge religieux de la peinture et du monde. Elle ouvre une brèche dans ce monde qui nous étouffe, ce monde qui ne devrait pas être, qui est à la place de celui qu’elle montre possible. La peinture est un refus de ce monde, celui qui empêche par son existence et sa durée le monde vrai d’advenir. Cela sans aucun manichéisme, car elle aime le monde qu’elle veut simplement et modestement aider à sauter dans la lumière.

La peinture interrompt la durée du monde de l’infamie. Tant que vit le regard sur la toile, tant que vit la pensée qu’il suscite, ce monde de fausseté et de fatigue est aboli, et la jeunesse possible apparaît.

Si la religion est morte, l’art ne la remplacera pas, mais on peut inciter par le regard à une vie nouvelle qui ne peut attendre car trop de millénaires nous étouffent et font notre fatigue. La peinture de Marie Alloy oppose donc à la fatigue de ce temps une énergie violente et contrôlée qui ne se perd pas en exaltation de la couleur et de la forme : elle donne des coups de boutoir dans le mur du monde (qui est le mur du temps) pour ouvrir une issue non rêvée, une fenêtre praticable sur un réel et non sur une vaine évasion.

Une énergie puissante, obstinée, virile, mais non pas une énergie pour l’énergie, non pas une puissance pour la puissance. Une énergie pour ouvrir le monde. Peindre est ici acte de foi. Le peintre ne se résigne pas à la catastrophe et ouvre des « portes de toile » (le mot est du poète Jean Tardieu). Portes qui, si nous avions le courage de nous y glisser, nous donneraient un chemin de fraîcheur, tel un conte véridique, une fable de clarté.

Ainsi dans l’église désaffectée ce n’est pas un nouveau culte qui est rendu, mais un acte rigoureux qui est accompli, et qui s’offre à la participation de notre propre exigence comme tout art sérieux depuis Lascaux.

Que l’amateur qui visite cette exposition sache qu’il aura ici l’occasion rare et bouleversante de voir sous ses yeux éclore une maturité d’artiste. La maturité, mystère qui ne saurait se commander. Chaque maturité de voyant rend le monde au présent, rend le présent au monde.

© Jean Pierre Vidal, août 2001

Le tronc d'ombre M Alloy Colonne d’ombre

Acrylique sur toile sablée, 2000

 

 

 

 

Françoise Ascal et Marie Alloy, chez AL MANAR

Aux éditions AL MANAR, d’Alain Gorius :

Noir-racine précédé de Le fil de l’oubli, de Françoise ASCAL

Aquarelles et monotypes de Marie Alloy

Françoise Ascal est poète et écrivain. Elle a souvent travaillé avec des peintres, et donné de nombreuses lectures accompagnées de musiciens. À travers différentes formes (poèmes, récits, notes de journal, livres d’artistes) ses textes interrogent la matière autobiographique, explorent la mémoire et ses failles, croisent l’intime et le collectif.

Un tirage de tête à vingt exemplaires numérotés et signés accompagne cette édition. Il est enrichi de nombreuses peintures originales de Marie Alloy:

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Photos prises dans l’atelier, les états du travail:

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Des reliures personnalisées

Une nouvelle idée a pris corps, dans un beau travail d’équipe en duo : présenter les livres d’artiste des éditions Le Silence qui roule dans des étuis avec chemise ou dans des boîtes de conservation, en utilisant des papiers peints par Marie Alloy. Leur réalisation est finalisée par Nathalie Peauger, relieur de L’écrin des écrits, à Orléans. Chaque papier est différent, donc chaque étui avec chemise est différent, interprété selon l’esprit du livre et sa couleur dominante. c’est une forme de reliure de création qui permet de donner une personnalité individualisée à chaque livre.

DSC04429 DSC04414DSC04423 Une main dans la neige, Françoise Hàn

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Le jardin aux trois secrets, de Jean Pierre Vidal

« Terre à Ciel » : Cécile Guivarch à la rencontre de Marie Alloy

Un site à visiter, pour aller de découvertes et découvertes :Terre à Ciel

Entretien avec Marie Alloy par Cécile Guivarch

Pouvez vous nous parler de vous, de votre parcours ?

Je suis née en 1951 à Hénin-Beaumont dans le Pas-de-Calais. Une enfance et une adolescence dans le nord de la France, près de Douai, avec un intérêt très tôt marqué pour la peinture et la poésie. Puis des études artistiques du nord au sud : Beaux Arts de Lille, Marseille, université d’Aix en Provence et Paris. Je vis actuellement dans le Loiret, près d’Orléans où j’ai enseigné les arts plastiques avant de me consacrer pleinement à la peinture, la gravure et l’édition de livres d’artiste avec des poètes contemporains.

Vous dessinez, vous peignez, vous photographiez, vous réalisez des estampes… Y a-t-il un lien pour vous entre ces pratiques ?

Je me suis d’abord consacrée à la peinture, dès les années 70. Puis je me suis investie dans la gravure de façon plus intense dans les années 90, cette technique exigeante m’ayant permis de trouver une expression plus concentrée sur l’essentiel. Le livre d’artiste fut alors le moyen privilégié de faire vivre les gravures en dialogue avec des poèmes. Ces différents supports d’expression, qui me sont nécessaires, sont devenus interdépendants. Ils se renforcent et s’épaulent en échangeant leurs domaines. Finalement, ils ne forment plus aujourd’hui qu’un seul terrain d’exploration intérieure.
Quant à la photographie, pas un jour sans ! La nature foisonnante de la région retient le regard, y inscrit le dessin des arbres, des ronces, racines, étangs, champs, rives de Loire, y grave les jeux incessants de l’ombre et de la lumière. C’est là une imprégnation continue qui vient ressurgir sur les toiles ou les gravures. Je n’y échappe pas ! Ce que j’observe se photographie en moi et s’y grave, c’est pourquoi la notion d’empreinte est si importante dans mon travail. Mais ce qui s’imprime ne ressort pas de façon mimétique, c’est une sorte de retranscription graphique et picturale personnelle du monde perçu et reçu.

Vous aimez lire la poésie, mais écrivez-vous également ?

L’écriture, en particulier des notes d’atelier ou des textes sur des expositions marquantes, accompagne également mon parcours quotidien, alimenté par les lectures, littérature, art, esthétique…etc., où, oui, la poésie tient une grande place, avec un intérêt pour la découverte des auteurs contemporains et le besoin d’une pensée qui soit à la fois sensible, critique et documentée.

Sur votre site, on lit que vous avez développé une pratique poétique de la peinture, en quoi cela consiste-t-il ?

Je crois que ma peinture actuelle penche du côté de la poésie, un peu comme celle de Sima, Léon Zack, Vieira da Silva, Truphémus, par exemple, pour citer ceux sur lesquels j’écris en ce moment à propos de la lumière. Je cherche en peinture ou en gravure à établir une relation sensible avec le monde réel qui soit suggestive, allusive, non descriptive, et en même temps pas totalement abstraite, encore moins conceptuelle, donc plutôt située du côté de l’intériorité. Difficile d’en dire plus, tout n’est que tâtonnements, incertitudes, transformations continues. C’est une forme de recherche spirituelle où les mots, les poèmes, pensées, images, travaillent aussi au tableau. Je ne me sens pas exclusivement peintre. Je reste à l’écoute du monde de différentes façons pour donner du sens ou le retrouver, le faire émerger du magma d’informations qui nous submergent si nous ne faisons pas cet effort de création et de pensée pour les mettre en forme et leur redonner vie. C’est cela la poésie, je crois.

Poésie et peinture sont donc étroitement liées pour vous, et vous aimez travailler avec des poètes. Comment vivez-vous ces collaborations ?

Le travail avec les poètes est une manière d’entrer en dialogue avec l’Autre. Cela se passe dans l’échange de courriers puis le silence de l’atelier. C’est aussi une façon de confronter des voix, des regards, pour mettre en page estampes et poèmes dans une architecture du livre qui permettra de déployer au mieux le temps du regard et le temps de la lecture, afin qu’ils s’enrichissent mutuellement. C’est une expérience unique et imprévisible à chaque fois qui permet une véritable rencontre dans le livre. Le mot « collaboration » me semble inadéquat, le travail commun consiste surtout en une mise en résonance de l’un, poème, par l’autre, gravure, qui ne peut exister que dans cet espace. De plus certains poètes me laissent une totale liberté avec le poème qu’ils me confient, la « collaboration » dans ce cas, reste assez limitée, elle est confiance avant tout, puis découverte de ma proposition.

Vous avez créé une maison d’édition en 1993, Le Silence qui roule, comment en avez-vous eu l’idée ?

La gravure, technique permettant le multiple, est une fidèle du livre depuis les débuts de l’imprimerie. Aimer la poésie, créer des estampes, les mettre ensemble, est un mouvement à l’origine très naturel. J’ai donc commencé à réaliser quelques livres d’artiste à partir de 1992 et trouvé ce nom pour construire une petite structure d’édition nommée « Le Silence qui roule ». A ce jour j’ai réalisé 33 livres d’artistes dont je suis l’artiste accompagnant des poèmes inédits de poètes d’aujourd’hui avec qui je sens une affinité possible.
Le « Silence », est ce que je cherche à atteindre dans mes créations et livres pour ne pas tomber dans l’illustration ou l’anecdote, et le « qui roule » évoque le mouvement de la presse du graveur. Associer le silence et le roulement de la presse taille douce est une façon d’insister avec poésie sur le mouvement perpétuel de la création.

Comment naît un livre ?

Il naît à partir de ma demande d’un poème à un auteur dont l’écriture me parle et se construit dans l’atelier gravure. Il arrive également que des poètes me contactent pour être édités mais je ne peux leur garantir de pouvoir faire un travail d’accompagnement en peinture ou gravure, quel que soit d’ailleurs la qualité de leur poésie. Jusqu’à présent le poème était premier et je faisais le travail de mise en résonance par mes gravures. Je me mettais en quelque sorte au service et à l’écoute du poème.
Lorsque je me sens en accord profond avec un poète, le livre naît de manière fluide, comme par exemple avec Françoise Hàn. Mais j’éprouve actuellement le besoin d’affirmer davantage mon propre cheminement d’artiste et de demander au poète de faire cette recherche d’écriture en regard des estampes. Le livre ainsi suit les mouvements de la vie…

Avec Pierre Dhainaut par exemple, j’ai réalisé trois livres d’artiste ayant chacun un univers singulier, le rythme du poème et son sens me conduisant au choix technique, au format, et à une mise en page particulière. J’ai fait pour lui un livre presque carré avec des grandes gravures sur bois, un autre vertical, avec des aquarelles et une mise en page en triptyque et le dernier avec de longues aquatintes horizontales et le poème dans l’estampe.
Avec Jean Pierre Vidal et le livre « Thanks », ma recherche s’est réalisée à partir d’un dialogue continu avec l’auteur à qui j’ai montré les différentes étapes et épreuves gravées, pour atteindre une meilleure justesse dans les choix et orientations. C’est un enrichissement mutuel incontestable.

Quel est votre meilleur souvenir d’édition ?

Honnêtement il n’y en a pas de meilleur. Tous les livres sont singuliers par leur approche, leur histoire, durée, difficultés et réussites. C’est toujours un bonheur de donner le meilleur de soi pour réaliser de tels livres. Sur certains livres j’ai vraiment souffert physiquement, car j’ai passé beaucoup de temps à tirer de très grandes gravures, des mois de tirages, mais après le montage du livre, le résultat est une belle récompense ainsi que l’accueil du poète. J’ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois Eugène Guillevic qui m’a fait l’honneur, la confiance et la joie de me confier des poèmes. J’ai pu ainsi réaliser deux livres avec lui : « L’éros souverain » et « Devant l’étang ». Ce fut une rencontre humaine très importante dans mon parcours. Elle s’est ensuite prolongée, après la disparition du poète, avec son épouse Lucie Albertini, devenue une amie.

Quels sont vos projets à venir ?

J’ai déjà quelques manuscrits de poèmes en attente, mais je ne programme pas « l’inspiration » ! Comme je peins, grave, écrit, tout autant, je réalise un ou deux livres d’artiste par an pas plus. Ils suivent donc mon chemin de création. Le budget de réalisation de tels livres me limite aussi. Je vise la qualité et non la quantité, et suis le seul maître d’œuvre à l’atelier !
A la fin de cette année, une exposition de mes peintures est prévue au musée des Beaux-Arts d’Orléans et dès janvier, au cabinet d’Arts graphiques de ce même musée, gravures et livres d’artiste récents.

Suite avec images sur le site Terre à Ciel !

Même la nuit, la nuit surtout, de Pierre Dhainaut par Isabelle Lévesque

A propos de :

Même la nuit, la nuit surtout de Pierre Dhainaut 

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par Isabelle Lévesque

 

Enfermée.

Longtemps fut tue – la nuit n’est plus.

Minuscule, entre « même » et « surtout », la nuit grandit avec le poème, guidée par la main du disparu qu’on cherche encore. Père nommé, comme si son ombre rejoignait enfin le poème qu’il parcourait toujours de l’écho des conques : « un père a contemplé son fils sans lui demander / de se souvenir. » Escale bousculée à l’initiale :

« Ta main s’est-elle, un soir, éloignée de la mienne ? »

Absence.

Le premier vers est coupé par l’incursion du temps, « un soir », celui de la séparation (l’inévitable) et l’espace rompu par le passé composé s’ouvre au poème. Pierre Dhainaut, dans ce livre d’artiste que traversent les gravures de Marie Alloy, recoud le temps ou la plaie. Le présent et le passé se mêlent pour que la perte devienne secours : plus de fracture.

Chant.

L’interrogation introduit l’appel (le rappel) de la source claire. Les trois premières sections (le poème du livre en compte sept) s’ouvrent sur la main : après l’éloignement, deux mains se retrouvent sous la lampe des nuits. Deux mots se regardent « Adieu » et « deuil », ils s’accomplissent et scellent l’écriture. C’est au voyage que cette main qui s’éloigne livre celui qui reste, l’enfant – même adulte. Peut-on alors encore partager le « même espace » ? La nuit répète la séparation : le poème, précisément sur cette faille, fonde la parole, « rien n’est clos ni opaque ».

La nuit, peut-être, paradoxalement, livre les « premières syllabes » du poème, laissant au souffle un espace où « vibrer ». « [A]lors les mains se pressent », souffle court d’une nuit nouvelle, fondatrice de l’aube.

Sur les lèvres sèches se lève le doigt du silence, le jour entonne le poème.

Isabelle Lévesque

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Même la nuit, la nuit surtout de Pierre Dhainaut . Livre d’artiste accompagné de gravures originales de Marie Alloy. L’édition courante comporte la reproduction de deux gravures de Marie Alloy (50 exemplaires numérotés, 20 pages). Éditions Le Silence qui roule

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Le Jardin aux trois secrets

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À propos de ce livre d’artiste, par l’auteur:

LE JARDIN AUX TROIS SECRETS

« J’ai vu un jour, dans La Quinzaine littéraire, une photographie de Thomas Bernhard enfant, un enfant dans la force de la vie, de l’insolence et de l’invincibilité de la vie. La nuit suivante, j’ai fait ce rêve, un rêve très narratif et très visuel, avec des images très précises que j’ai tenté de transmettre dans les mots. Il est donc difficile de me sentir l’auteur d’un texte qui m’a été dicté par le visage d’un enfant que je n’ai pas connu et où, pourtant, j’ai reconnu ma propre enfance, toute aussi inconnue. »

Jean Pierre Vidal

*

À propos des gravures de ce livre d’artiste, par Marie Alloy:

Graver la végétation du rêve

J’ai tenu, dès le départ, à ne retenir que l’idée de jardin pour accompagner ce beau poème de Jean Pierre Vidal, afin de préserver ses secrets. J’ai, peu à peu, orienté mes recherches gravées, vers un monde végétal mental, ne souhaitant ni créer un paysage ni une sorte de décor qui empêcherait le rêve de circuler entre les pages. J’ai cherché, en m’aidant de la technique du vernis mou, à composer avec des empreintes de végétaux ramassés dans le jardin, utilisant leurs dessins pour prolonger les miens et les baignant dans l’ombre et la lumière de l’aquatinte. J’ai obtenu quelque chose de l’ordre de l’herbier sauvage, tout en délicatesse, que les herbes soient fines ou les feuillages touffus.

La gravure restitue ce qui s’imprime en se dérobant à la prise du réel, elle rend visible l’empreinte avec, comme un voile lointain, une mise hors de portée. Ici j’ai pensé à la végétation d’un rêve, avec sa part d’inquiétude et la simplicité de l’enfance. J’ai recherché un équilibre, toujours sur le seuil du rêve, entre les trois temps du poème et leurs correspondances avec les gravures, pour faire résonner entre eux un sentiment d’étrangeté douce et familière.

Le jeu délicat et fragile des empreintes fait ressortir la lumière du papier et unifie ici la typographie et les estampes. Le trait végétal prend parfois une teneur irréelle, laissant le regard glisser entre les mots et les empreintes gravées. Le temps semble suspendu dans ce livre, lové dans une matière cendreuse mais précise. Les infimes détails d’une herbe ou de petites feuilles recroquevillées, miniaturisées, dessinent une sorte de dérive légère et libre.

C’est, au fil des temps du poème, l’intimité silencieuse des feuillages qui transparaît, puis la douceur de ce calme s’envole tout à coup, se rompt. Après être passées par la blancheur d’une chapelle vide, les plantes sèches et volatiles retombent en tournoyant sur le sol de la page pour s’y recueillir avec la dernière strophe du poème.

Le temps du graveur se divise en étapes, en états. Le graveur fait confiance aux processus de l’acide, de la corrosion du métal et ses aléas, aux textures du papier pour que les herbes et diverses plantes, pressées sous les cylindres puis mordues à l’eau forte, retrouvent une seconde vie, entre noir et blanc. Le papier humide accueille leurs empreintes sans résistance, et ici même, avec tendresse, conservant la caresse secrète du poème, comme sa folie souveraine. Les feuilles et herbes séchées, rétractées, s’ancrent dans la plaque de métal, constituant, au fur et à mesure des états, un palimpseste où la mémoire, incrustée dans le papier, suggère les restes du rêve. Le gris des plantes gravées, encrées, puis imprimées, rappelle celui de la cendre, en une doublure d’ombre.

Partage du rêve, accompagnement sensible dans le livre. Je ressens le secret de ce poème dans la délicatesse de l’amour qui l’écrit, où le désir, en filigrane, est mu par des mouvements profonds. Quelque chose de mystérieux naît puis s’efface tout à coup comme le visage de l’enfance. J’ai tenté de graver la pureté fragile de l’élan amoureux puis de faire ressentir la fuite, la honte devant l’appel du désir, par les changements de ton des empreintes végétales. Pour que ce rêve se poursuive, comme l’enfance, Jean Pierre Vidal a dédié ce livre à son petit-fils.

Marie Alloy, septembre 2015

 

L’Atelier Moret en pleine action !

Mars 2015, je découvre l’atelier Moret, pour le tirage de deux gravures et leur aciérage.

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Daniel Moret au travail DSC07782

DSC07787 DSC07789 DSC07793 DSC07800 DSC07801 DSC07806 DSC07814 DSC07815 copie Face à face Daniel Moret et Maxime Préaud DSC07818 DSC07819

Marie Alloy venue ici pour le Prix Jeanne Champillou, offert par les Ateliers Moret, à l’occasion du Salon des Artistes Orléanais.

 

  • Les ateliers Moret est une imprimerie en taille-douce, impression de gravure en creux.
    L’atelier est constitué de 4 imprimeurs : Daniel Moret, Didier Manonviller, Matthieu Perramant (artiste graveur) et Thomas Fouque (artiste graveur).

 

Atelier Moret : 8 rue Saint Victor , Téléphone et Fax : 01.43.26.51, Les Ateliers MORET Acièrage MANONVILLER D.MORET D.MANONVILLER

L’Atelier Vincent Auger

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Je réalise mes livres d’artiste à l’atelier Vincent Auger, avec l’assistance de Jean-Claude Auger.DSC07824 DSC07825 DSC07827 DSC07831 DSC07834 DSC07836  C’est un lieu où l’on se sent bien et qui vaut le détour , pour les artistes comme pour les amateurs d’estampes et de beaux livres !

L’Atelier Vincent Auger (cliquer sur le lien) réalise :

  • La fonte de caractères
  • La composition typographique manuelle
  • La gravure sur bois et cuivre
  • L’estampe
    (taille d’épargne bois et lino, taille-douce, lithographie)
  • L’impression traditionnelle
    (typographie et relief, taille-douce, lithographie)
  • La fabrication de livres d’artistes
  • Des éditions à tirages limités

39 Rue Louise Weiss, 75013 Paris
01 45 86 98 57