Noirs Soulages

Sélection d’un ensemble de notes écrites de Marie Alloy

Exposition Soulages, XXI siècle, Lyon 2012

L’établissement du noir

Le nom de chaque tableau, un non à la nomination. Chacun est sans titre, sans identité propre ? Un vide au centre de nous-même. L’absence de nom. L’absence ultime ? Indifférence, inexistence ? L’impersonnel revendiqué. Mais non l’indifférencié. L’impersonnel, l’anonyme.

Noirs qui sont des gris, des blancs, des  lumières. Noirs inaccessibles, insaisissables.

Vibrations lumineuses de vagues successives, certaines instables, d’autres structurées, noires, luisantes ou mates.

Noirs de carbone enluminés de suies et de neiges.

Diamants de silences striés par l’incandescence de reflets bleus, à la limite du noir comme l’indigo de la nuit.

Brillances labourées d’ombres.

Icônes propices à la méditation. Une suite nimbée par l’aura d’un long mur blanc qui éclaire chaque station de toile d’une lueur indéfinissable.

Les paillettes de la surface peignée par les gestes tireurs de râteaux, de balais, de racles. Une surface qui n’en est pas une, dire un bas-relief serait plus juste.

Qu’est-ce qui éclaire ici ? Pour quel salut par l’enfermement (peut-être sacré ?) dans le noir ?

Où il est question de voir en aveugle, de peindre par transparence sur le sombre, avec une rigueur extrême, en restant dans le sombre. Hardiesse en rien macabre.

Vivante, impressionnante et en même temps un peu triste. L’énergie des noirs alimentée par les mouvements constants de la lumière n’empêche pas une certaine mélancolie de s’installer. Peut-être est-ce l’accumulation des tableaux qui produit cet effet. Sans doute le face à face avec une seule toile de Soulages produit-il plus d’énergie positive que la présentation séquentielle des multiples combinaisons du noir.

Sobriété qui m’apparaît comme un excès.

Sensualité raidie, sensualité contrôlée.

La toile devenue table d’un travail obscur, griffée selon les lois d’une règle qui n’accepte à la limite que les seules efflorescences des rayures de clarté.

Peindre, entrer dans un ordre austère qui pourtant combat la nuit, le deuil.

Un fin duvet de lumière irise les sillons de l’asphalte, la brosse accroche son goudron à la lumière, elle a tant besoin d’elle pour survivre.

Attente d’une révélation ou d’un événement imprévisible face au granit étanche d’une noire pierre – tombale ? Interprétation sans doute abusive, voire romantique, mais qui arrive à l’esprit immanquablement.

Infimes passages entre ces failles noires, ces plaies grises et les ruisseaux de clarté.

Stries, sortes de stores qui tantôt s’ouvrent, tantôt se ferment selon l’inclinaison du regard.

Panier
Retour en haut