PAYSAGE AVEC MARE, poèmes en prose de Jacques Boise

Vient de paraître dans la série Plaquettes éditées par A L’INDEX

de Jacques Boise
   Paysage avec mare

Pour acheter cet ouvrage accompagné de reproductions de sept gravures de Marie Alloy: REVUE “A L’INDEX”, Espace d’Écrits :

Paysage avec mare, de Jacques Boise

51 pages – format 15 x 21 cm, prix unitaire de 12 € port compris

Merci de libeller votre chèque à l’ordre de Association “Le Livre à dire”,                           Jean-Claude Tardiff, 11 rue du stade, 76133 Epouville

 

ANTOINE EMAZ Dossier POEZIBAO

Un recueil de pensées tournées vers le poète et ses livres qui nous accompagneront longtemps. Merci à Florence Trocmé et Ludovic Degroote d’avoir réalisé cet hommage.

Poezibao publie ici un dossier de d’hommages à Antoine Emaz. Cinquante textes autour de l’homme et de l’œuvre, qui expriment tous l’importance d’Antoine Emaz, le chagrin et le manque que sa disparition suscite et un immense sentiment de gratitude. Ce dossier a été composé par Poezibao, avec Ludovic Degroote. Il est proposé ici au format PDF plus facile à imprimer et à enregistrer. On peut l’ouvrir d’un simple clic sur ce lien.

On peut rappeler par ailleurs cet autre dossier consacré à Antoine Emaz et qui regroupe tous les articles qui lui ont été consacrés dans Poezibao : extraits de ses poèmes ou de ses notes, entretiens, un grand feuilleton tiré de ses carnets, etc.

Poezibao espère pouvoir proposer un jour un troisième dossier, avec les plus de cent cinquante notes de lecture qu’Antoine Emaz a données au site. Cette réalisation toutefois demande beaucoup de temps et se fera donc ultérieurement.

 

ANTOINE EMAZ, “Travailler le corps du mot”

Antoine Emaz nous a quittés ce dimanche 3 mars 2019. Le relire sera notre façon de l’accompagner – garder vivante sa voix si condensée.

J’ai retrouvé un texte écrit à la demande de la Revue Scherzo en 2001, où Antoine et moi-même dialoguons sur l’expérience du livre d’artiste et son apport mutuel. Le voici :

Poème serré

Revue Scherzo 2001

ANTOINE EMAZ ET LES LIVRES D’ARTISTE DE MARIE ALLOY ( Le silence qui roule) :

 « Quelque chose comme écrire-voir »  et  « Comment l’espace autour pèse sur le mot »

 «Je suis vraiment content du résultat. Que ta main travaille le corps du mot, sa forme visuelle, autant que tu travailles gravures et espace du livre…Ta découpe du texte en éléments plus brefs que mes séquences, m’intéresse bien. J’ai été frappé par le ralentissement que cela provoque à la lecture et du coup, au poids gagné par chaque mot… Cela m’apprend quelque chose comme ressentir plus fortement la manière dont l’espace autour pèse sur le mot et lui fait rendre un son différent.»

(Extrait d’une correspondance entre Antoine Emaz et Marie Alloy)

D’une haie de fusains hauts

      J’ai réalisé depuis 1993 quatre livres d’artiste avec des poèmes d’Antoine Emaz, plus un ouvrage collectif où sa participation fut celle d’écrire un poème visuel à partir d’une seule gravure. Chaque livre a sa singularité, son format particulier, sa typographie, sa mise en page, sa couleur, ses gravures originales totalement conçues pour les poèmes.

1 – «Poème serré», poème  inédit d’Antoine Emaz (1993), accompagné de 18 aquatintes originales

2 – «Poème, temps d’arrêt», poème inédit d’Antoine Emaz (1993), accompagné de 5 aquatintes originales

3 – «Voix basse», poème inédit d’Antoine Emaz (1995), accompagné de 5 aquatintes originales

4 – «Dans l’écart» ouvrage collectif (1998), poème inédit d’Antoine Emaz, accompagné de 13 eaux-fortes originales

5 – «D’une haie de fusains hauts» poème inédit d’Antoine Emaz (Juillet 2000), accompagné de 5 gravures et 4 lavis de couleur verte.

Voix basse

J’ai également réalisé pour le livre «Entre» édité chez Deyrolle, la gravure de couverture et de tirage de tête, à propos de laquelle Antoine Emaz écrit : «Entre revient pour moi à quelque chose comme écrire-voir, avec ce qu’il y a de désordonné entre dehors et dedans. C’est aussi écrire le temps de voir et son impact, son érosion, plutôt sur un jardin, une peau, une main.»

ENTRE, Deyrolle éditeur

En tant que graveur-éditeur, je voudrais rendre hommage à l’accueil amical, ouvert et sérieux d’Antoine Emaz pour ce travail de dialogue et d’écoute attentive de l’autre que constitue la création dite de «livres d’artiste». Voici quelques notes d’atelier réécrites pour évoquer cette maturation du travail qu’opère le poème dans les gestes du graveur en creusant la matière sensible du métal.

Non pas incorporer le poème, ni se l’approprier dans les gestes de graver, mais y entrer comme dans une chambre, doucement, avec la plus grande discrétion et respect. Déposer à l’entrée toutes les armes de la maîtrise, toutes les défenses de l’intellect et peut-être même, toute sa volonté. Dans cette écoute, laisser s’allonger ou s’étirer, les formes, humaines plutôt qu’abstraites, et consentir à leur silence, leur retrait. Le noir de l’encre ou les terres d’ombre resteront légers malgré les matières griffées et les morsures secrètes. Les motifs qui naissent dans le tracé intérieur que dessine le poème, parlent du corps, de la pensée et des mouvements du dehors, mais avec une gravité qui les mène au silence. Ils se retiennent de tout drame, tout excès.

Que les lignes du poème s’égrènent, segment par segment, sur un axe vertical, ce mouvement qui est un resserrement, une condensation, c’est le geste même d’entailler la plaque d’une manière irréfutable. Fermeté, concentration, les lignes du poème ne fuient jamais selon les règles d’une perspective, mais viennent à nous frontalement, imposent un face à face, un corps à corps obligé – bataille plus que noces avec l’espace, puis compénétration de telle façon que l’on ne sache plus bien distinguer le vide du plein, le noir du blanc, la gravure et le poème étant en quelque sorte réduits à leur nécessité de confrontation.

Parfois une ligne du poème ouvre comme une fenêtre amicale sur un jardin en ville; il suffit alors de quelques mots pour entraîner l’œil hors de la tête d’un bout à l’autre du poème, de la rue, ou «d’une haie de fusains hauts». C’est un mouvement lent et profond, une durée pour retenir l’instant et saisir au passage un moment éphémère de la vue. Sorte d’instantané mental où le dehors converge avec le dedans et se contient là tout entier, réuni. Puis suivre la durée dans son déplacement comme une lumière limpide. Rester là avec le plus vivant des mots au bord de l’ombre déjà prête à revenir, alors que l’heure s’écoule, étrangement immobile et vibrante.

Quelque fois, le corps est aveugle, il tâtonne avec ses mots, sa «voix basse». Son élan reste lourd, presque empêtré dans un sommeil de sable et de terre. La nature voudrait reprendre ses droits sur l’homme, libérer ses instincts, mais l’homme est absorbé par la terre et les mots s’enfoncent en elle sans pouvoir y prendre appui. Ils ne seront jamais socle. Dans les poèmes d’Antoine Emaz, quelque chose de fragile et d’entier, de compact, dense et pourtant vulnérable, se dévoile dans sa plus abrupte nudité.

Parvenir à une gravure frustre, sensible mais bien ancrée dans ce sol humain, avec ses trouées de ciel pour respirer et ses drames intimes souterrains.

Il y a chez Antoine Emaz tout un aspect de son écriture qui recherche l’acuité, comme le graveur avec sa pointe sèche. Les mots choisis restent tendus jusqu’à ce seuil où les tensions contraires s’exaspèrent et ne parviennent à se résoudre qu’à la pointe du mot lui-même. Avec l’aigu de l’outil, exercer cette rage, rayer le poli du métal, l’éroder, et retenir dans un seul et même trait toute la violence du réel et toute sa tendresse.

Le regard est une percée du mot pour mettre à nu l’abîme qui surgit soudain en voulant à la fois dire le plus intime et le retenir. Quand cette pudeur est trop tendue, quelque chose se déchire, libéré du drame et délivre de tout ce qui restait encore captif dans le poème. Dans les gravures, parvenir à ce moment de tension encore calme où le silence maintient les forces en équilibre dans leur conflit.

Dans la voix d’Antoine Emaz se dresse une paroi du poème qui donne un caractère d’évidence à sa frontalité, et en fait aussi son austérité. La gravure ne peut que s’y accrocher avec ses outils, non pour gravir cette paroi mais pour y sentir au plus près les signes d’une respiration profonde et d’une émotion. La douleur ne s’affiche pas mais consent à se montrer. Rien ne se dérobe au souci de vérité, fût-elle la plus désagréable.

Aux mots les plus humbles, les plus communs, il fallait renvoyer des formes qui disent le simple et le mortel, le cri et l’accusation, les multiples faces du même et le combat contre les mirages. Il n’y aura pas de convulsions des gestes, ni lâcher prise ni maîtrise. Dire juste, un point c’est tout. Laisser une intégrité aux mots, aux formes, à leur contact, jamais fusionnel. Laisser une distance qui n’entrave pas l’entente entre les gravures et le poème, entente qui ne sera que justesse, pas sympathie, pas miroir, pas écho, pas résonance, pas illustration et pas seulement accompagnement. Trouver un lien dans l’écart nécessaire. Trouver un mode d’accord mineur mais enraciné au plus profond d’un terreau commun et non à la surface des apparences. Ainsi reçoit-on, en tant que lecteur-regardeur, d’abord une émotion née de l’authenticité du rapport, avant même d’en décrypter les signes, comme l’on reçoit parfois la qualité et la présence d’une voix avant le sens de ses  paroles.

Dans l’écart (collectif)

Dans les poèmes, une forme de discipline souple s’est inscrite, plus par un travail quotidien d’exigence et de décantations successives que par un acte de volonté. Les mots s’articulent dans leur abrupte présence toujours ouverte et réceptive, veillant seulement à ne jamais déraper vers l’imaginaire d’une situation non vécue. Travail donc au plus concret des mots, de leur matière corporelle et mentale. Travail équivalent pour donner un impact physique à la gravure dans la page du livre afin que les mots y retrouvent aussi leur poids de corps et et de pensée. Quelque chose d’ultime se joue dans la violence du consentement à se dire tel quel : homme droit, resserré en lui-même (dans «Poème serré»), seul, entre ses quatre murs, ou homme couché dans la terre (dans «Voix basse»), et s’y décomposant ou encore bleus des mots rejetés sur une page-plage comme des résidus rongés et polis par le laminage de vagues quotidiennes (dans «Poème, temps d’arrêt»).

Puis se résoudre :

                                                    «dedans

                                                   dehors

                                                   il n’y a plus personne

 

                                                   et ça continue»

La chair ici ne sera pas transfigurée. Elle reste dans le réel, avec ses imperfections, son squelette solide mais non intemporel. Le corps est à la fois refermé sur lui-même et ouvert sur les mots. Ils sont l’issue, la porte pour le regard. Ainsi au cœur même de la mélancolie surgissent des énergies nouvelles et une possibilité fugace mais bien vivante, d’émerveillement.

Capter l’éclat doré d’un rayon de soleil sur un feuillage vert, c’est donner aux sens toute leur place et aux mots leurs limites. Capter la mouvance du monde et y reconnaître nos propres bruissements intimes et fragiles. Entrer dans le plus petit dénominateur commun de nos vies ordinaires : une nappe à carreaux, un landau poussé par une mère, la disparition d’un être proche, le clapotis d’un feuillage en ville … et le particulier devient patrimoine, terre humaine.

Les points d’appui du réel sont autant d’éléments qui nourrissent le poème sans pour autant servir de modèle direct pour la gravure. On en reçoit les rythmes, cadences, ponctuations – une substance du réel plus que ses images. Antoine Emaz prend le temps du blanc comme d’une respiration, jamais d’un effacement. La plasticité rudimentaire du poème s’accorde au geste du sculpteur qui ôte la matière pour aller jusqu’à l’os : écrire juste ce qu’il reste après avoir tout gratté. Les doutes successifs ont rongé l’inutile, le facile, le trompeur. Reste un nerf : «une parole de corde» .

La souffrance sera tue, jusqu’au mutisme, s’il le faut :

                                     «alors les mots

                                     cela ne dépêtre pas

                                     c’est lent

                                     trop»

Et même devant la mort, les mots ne sont jamais les justes :

                                    «quels mots

 

                                     un peu trop près

                                     cela bloque davantage

                                     un peu lâche

                                     cela ne change rien»

 

Dans les premiers livres réalisés avec Emaz, il fallait montrer cet étouffement de l’être, son rétrécissement continu. Dans «D’une haie de fusains hauts», au contraire une aération se fait sentir :

                                    «quelque chose comme une aération

                                    une ventilation lente

                                    d’être»

Mais elle est «une sorte de libération fausse à saisir tout de suite» car en fin de livre ce ne sera déjà plus le moment. Aussi vivre est :

«au hasard d’un moment un écart

                                    simple libre dans les mots et le corps

                                    voilà»

Un calme règne, le silence est une lenteur. Il laisse un instant entendre dans l’espace minime qu’il dégage, une possibilité de se dissoudre dans le reste de vent, le reste de vue.

Ecrire avec ce minimum vital.

Vivre avec ce minimum d’écrit.

Et pour le graveur, rendu au plus humble de sa tâche, accepter qu’il ne reste qu’ :

                                   «  … une main de rien

                                           avec des livres»

une main qui fabrique et qui trace, qui creuse et qui encre, créative et artisanale.

Le graveur sait qu’il ne restera plus de sa main, en définitive, que l’empreinte dont le livre est le témoin et les mots, l’entreprise de mémoire. Peut-être ne s’agit-il, dans tout ce travail, que de «s’en sortir»* et non faire de l’art ou du poème. C’est pourquoi, dans la présence et le silence, entre lire et voir, la forme et le fond deviennent indissociables.

Marie Alloy,  Avril 2001, Sandillon.

* Titre d’un poème d’Antoine Emaz sur un ensemble de gravures de Marie Alloy – Rehauts n°1 .


En guise d’hommage, un poème d’aujourd’hui, pour Antoine Emaz :

« ÎLOT D’ÊTRE »

Miettes du poème

d’une vie      réunies

 

Pas fuite     rien    que fatigue

Force   soufferte

condensée et tue

à mots nus       à flux tendu

 

Les os du ciel   le choc du bleu

plaqués comme un drap blanc

sur le visage

Il faut « sortir la tête »

 

Ce qui relie     et qui déjà sépare

l’écrire   le porter encore un peu

Partir  mais laisser à chacun

la retombée douce des mots  leur limon

leur « tu te souviens ? »

 

A tenu     comme il a pu

A déposé des gerbes de lumière

sur le corps des mots

« On est dans ce qui part »

 

« Vite vivre » disait-il

« retenir le peu »  à l’étroit

Pour l’heure   n’aller pas plus loin

 

C’est tellement loin les mots        de vivre

la terre     sous la main

 

© Marie Alloy, 04 03 2019

Sur Terre à ciel, une lecture de L’EMPREINTE DU VISIBLE par ISABELLE LEVESQUE

terre à ciel, poésie d’aujourd’hui
À livre ouvert – Marie Alloy, L’EMPREINTE DU VISIBLE,                      par Isabelle Lévesque

Al Manar, coll. La Parole peinte, 2017 – 148 pages, 25 €

                                                           « De quel amour secret le tableau porte-t-il le fruit ? »

M.A.

L’empreinte est-elle une illusion ou un révélateur ? Peindre relève-t-il les traces ineffables de ce qui nous lie au monde ou distingue-t-il quelques lignes pour que celui qui regarde les laisse à son tour exister ?  Après Cette lumière qui peint le monde (L’herbe qui tremble, 2017), où elle évoquait la peinture de quelques-uns de ses peintres favoris, Marie Alloy écrit sur son propre travail dans L’empreinte du visible, publié dans la nouvelle collection des éditions Al Manar, La parole peinte. Les nombreuses reproductions sur papier glacé mettent en évidence le travail opéré sur la couleur, la matière, et les lignes qui semblent parfois s’en évader : l’écriture et la peinture nourrissent à parts égales l’univers sensible de Marie Alloy. Entrons dans l’atelier, comme nous y invite la peintre sur le seuil du livre.

L’épigraphe de John Berger présente l’artiste comme un « récepteur », un passeur qui transmet ce qu’il a reçu dans son œuvre. Marie Alloy distingue bien ces deux temps essentiels pour le peintre, celui de la réception et celui de la création. Si elle s’efforce de capter l’instant du regard dans ses peintures, l’artiste veut aussi restituer une forme d’écho verbal au travail effectué dans l’atelier que pour nous elle « entrouvre », comme dans sa peinture apparaît souvent une brèche qui laisse passer la lumière ou la nuit dans une réversibilité énigmatique et signifiante. Quelque chose hésite, se meut sur un territoire instable et devient sans parvenir à être tout à fait. L’inatteignable ne se mesure pas, il pose une équation lumineuse que nous explorons sans la résoudre : un instant puis un autre – succession d’éclats, mesure infime du regard posé sur la succession, acceptant l’insécurité d’un mouvement perpétuel.

Les notes ici rassemblées ne sont pas présentées dans un ordre chronologique, comme le feraient un journal ou un simple carnet. Elles sont regroupées en neuf chapitres qui correspondent à différents moments du travail du peintre, ou différentes façons de l’envisager. Parfois très brèves, proches de l’aphorisme, parfois plus longues, les notes se font réflexions développées, souvenirs, récits de rêves et approchent souvent alors le poème en prose. Les retours à la ligne inclineraient parfois à isoler certains éléments (des vers ?), des groupes nominaux, comme« bleu intense et désert », qui restituent la saisie immédiate, fugitive d’une impression : « Rien n’est prêt quand commence l’acte de peindre. »

L’allure proverbiale est souvent démentie par la réalité exprimée, la fragilité des certitudes, l’acceptation d’être dessaisie pour que la peinture soit possible. De même, les infinitifs, sans limite temporelle, pourraient offrir l’éternité, ils lui substituent une valeur modale teintée de doute, tout est tenté : « Peindre, préserver la clarté de l’énigme. Accueillir l’apparition. »

Parce que rien n’est certain, tout est possible. L’alliance entre la peinture et le poème est à ce prix, il faut aimer la frontière périlleuse de la tentative et l’esquisse pour permettre à la liberté créatrice de s’exercer.  Des impressions d’enfance ont laissé une empreinte devenue pour l’adulte une matière onirique, vivier du trait et de la couleur : « Campanules. Le bleu de quelques fleurs d’enfance, clochettes habitées d’un cœur. Fragilité presque suppliante qu’on ne les cueille pas. Une sorte de bénédiction poussée de la terre. » Or, grâce à la toile, le mouvement d’accroître, paradoxalement, se révèle : « Dans le rectangle de la toile, endiguer l’espace pour l’agrandir. Le cadre permet le passage. Les limites créent l’ouverture. »

Peintre et poète vivent sur le seuil qui fait passer du pays d’ici à un arrière-pays d’enfance, de rêves, de mémoire, de pensées et d’intuitions parfois sans mots. Si leurs arts révèlent un point commun fort, c’est celui de l’art du passage (1). Yves Bonnefoy lui aussi invite à rapprocher poème et tableau : « Ce sera lui le creuset où l’arrière-pays, s’étant dissipé, se reforme, où l’ici vacant cristallise. Et où quelques mots pour finir brilleront peut-être, qui, bien que simples et transparents comme le rien du langage, seront pourtant tout, et réels. »(2) Mais, bien sûr, quand il s’agit de la lumière de la peinture, « c’est au-delà des mots qu’elle fait fleurir »(3). Il faut puiser : « Je n’ose plus invoquer l’invisible, il y a tant à regarder. » La réalité peut-elle épuiser notre regard ou le mode de restitution choisi ( la peinture ) ? Marie Alloy détache des fragments de paysages, elle s’attache à restituer une part minime de ce qui a été perçu, distinctement, et la relie à l’immensité. C’est cette forme d’infini qu’elle reconnaît. Il s’agit d’atteindre une vérité, pas d’imiter la réalité.

Dans le chapitre « Sur la peinture » de ses Méditations esthétiques, Guillaume Apollinaire affirmait : « Les grands poètes et les grands artistes ont pour fonction sociale de renouveler sans cesse l’apparence que revêt la nature aux yeux des hommes. »(4) Les relations entre nature, peinture et poème sont au cœur de la réflexion de Marie Alloy, peintre qui accompagne souvent les poètes, écrit elle-même poèmes et notes, regarde attentivement la nature, mais ne peint pas sur le motif, ni d’après photo. Apollinaire évoquait la nécessité pour chaque peintre d’inventer ses propres couleurs, Marie Alloy s’efforce de les retrouver. Ses notes sont riches de nuances colorées : « roses magenta, verts crus, violets de cobalt »… que le lecteur peut, à l’infini, se représenter. Souvent, les mots semblent s’opposer à l’œuvre du peintre : « Le silence de la peinture pour enterrer les mots. » L’idée se trouve répétée sous plusieurs formes : « Je voudrais brûler les mots, ou mieux, les ensevelir, pour vraiment peindre. Et tout ce qui se dérobe à la possibilité d’un vrai regard, en faire aussi feu de feuilles, de branches et de racines. » Les mots, les poèmes et la peinture se rencontrent, mais parfois c’est entre un morceau de nature et le tableau que la confrontation a lieu : « Un bouquet de coquelicots posé devant le tableau en cours. La fleur éclate dans son rouge vermillon et les tiges vertes rutilent contre la toile. Nature et peinture s’épousent ou s’opposent ? Sur l’autel de la peinture, ces fleurs des champs comme un cœur qui bat la mesure. »

L’artiste évoque son rituel du matin, écrire un poème, comme elle affirme sa volonté de peindre sans qu’elle puisse se présenter comme « peintre », comme si sa démarche n’était que recherche. Cette quête affirme la primauté du chemin sur ce qui sera réalisé. Cela concerne autant la personne que la peinture puisque les deux s’unissent, peindre rétablit un ordre intérieur. La forme des notes discontinues, séparées par un astérisque, mais assemblées dans des chapitres thématiques, permet à la pensée de ne pas se concentrer sur un point mais de se livrer à la liberté des impressions. L’empreinte chaque fois détermine une trace (le texte, la peinture, la gravure) figurant un instant. Le regard s’est exercé, l’instant devient durée par cette impression qui ne reste pas lettre morte :« Cela vient sous l’apparence – sans récit. » Comme si quelque chose était atteint sans qu’il soit question de le figurer. C’est « un geste vif, un éclair furtif, et la ligne peinte voltige ». « Réconcilier », affirme Marie Alloy. La création demeure ce geste magique qui étreint, en une forme, les aimés qui s’éloignent. Elle scrute ce qui l’a frappée, renoue avec l’instant de grâce en trouvant l’expression picturale ou textuelle qui redonne vie. Empreinte spirituelle, marquée par l’or des icônes et le sacre d’une quête, « un sacrement qui rayonnerait par la peinture ». Pourtant peindre suffit, nulle justification ou raison à chercher. Chaque limite (celle du temps, celle de la vie) est acceptée, comme coexistent les contraires, l’instant capté, la durée perçue dans la toile vivante qui offre cet instant délié de la trame pour qu’il soit donné.
La toile (ou la plaque du graveur) alors devient une peau vivante, portant des « cicatrices », des « balafres », des marques d’amour. C’est aussi un chemin vivant, avec ses « empreintes » et ses « traces », signes du temps. Nombre de peintures, retournées contre le mur, attendent. Attendent-elles ou n’existent-elles que pour témoigner d’une tentative ? « Un jour peut-être quelqu’un les retournera pour les découvrir. »

Marie Alloy veut « peindre sans s’adapter ni tenter de résoudre ». D’une forme imparfaite en cours, d’un geste, révéler ce vers quoi l’effort tend. Peindre, sans les mots, une fois qu’ils se sont retirés ou dissous. La « nudité intérieure » est l’une des conditions nécessaires, comme si le végétal occupait le devant d’une scène provisoire, en devenir, capté par l’instant. Cette fragile empreinte, rendue visible, apparaît sur les reproductions : vingt-sept, de la double page au détail simple de quelques centimètres. Le papier glacé permet de faire apparaître les couleurs et l’infime ligne végétale parfois : p.32, un ciel bleu brun traversé d’une faille majeure pourrait être la branche ou la tige vivante qui sépare ou lie la page comme l’espace ; – p.56, des fruits, un soleil semblent transférer leur couleur orange-lumière et gagner le fond ou l’arrière-pays de la peinture (il se peut que dans ce ciel se dissolve l’enfance gardée en secret ; – p.81, des fruits d’or ou des balles, on devinerait le collier parfait de fruits éternels. Marie Alloy grave, travaille une matière qu’elle observe mais qui résiste, et la forme donnée sera la nouvelle expression donnée à son regard. Quand Marie Alloy décrit une peinture, elle s’exprime aussi en peintre car elle inscrit la dimension temporelle qui échappe au simple spectateur, celle de l’acte de peindre.

Les notes, par touches successives, accolées ou superposées, s’accumulent et modulent, légèrement, la touche initiale. Ainsi le regard est-il toujours scruté, envisagé dans sa force d’appropriation et de restitution. Ses limites sont acceptées car soumises à l’instant de la captation revécue à l’infini. Ses modulations peuvent infléchir la toile ou le texte repris. L’humilité, affirmée, rend possibles ces hésitations, ces reformulations et inclinaisons différentes de la phrase.

Dans certains poèmes en prose, comme pour les peintures, on peut « […]deviner ou reconnaître […] un visage ou un jardin ». Tout est devant nous inachevé, la promesse d’un regard pourrait suffire à proposer une forme complète, elle variera chaque fois. Œuvre ouverte, œuvre offerte, elle est inépuisable et modestement soumise à qui la regarde, spectateur invité à y tracer son propre inachèvement.

© Isabelle Lévesque
[Une version abrégée de ce texte a été publiée dans la Revue Europe, N°1069, mai 2018]

1 Pierre Dhainaut, Un art des passages (L’herbe qui tremble, 2017).
2 Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays (Gallimard, 2003 – coll. Poésie/Gallimard, 2005 – p.149).
3 Ibid. p.144.
4 Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913 (in Œuvres en prose complètes T.II, Gallimard/La Pléiade, 1991 – p. 12).

A lire sur : https://www.terreaciel.net/A-livre-ouvert-Marie-Alloy-L-empreinte-du-visible-par-Isabelle-Levesque

D’âme et de chair. EXERCICE DE L’ADIEU par GEORGES GUILLAIN

à découvrir sur le blog de Georges Guillain, LES DÉCOUVREURS, éditions LD

D’ÂME & DE CHAIR.

 

Une lecture de GEORGES GUILLAIN                                                                             du livre EXERCICE DE L’ADIEU de Jean Pierre Vidal

“Il est des livres dans lesquels j’ai plus de difficulté à entrer que d’autres. Ainsi les ouvrages à caractère moral reposant sur des successions d’aphorismes. Je crois que l’évolution de ma propre pensée m’a progressivement éloigné de tout ce qui, formule générale, concept ou autre, tend à emprisonner la réalité dans l’obscure abstraction des structures closes.

Le livre de Jean-Pierre Vidal, Exercice de l’adieu, n’est donc pas, a priori, fait pour moi. Lui qui dans la lignée de poètes-penseurs ou de penseurs-poètes comme Joubert, par exemple, auquel il se réfère dans une partie importante de son ouvrage, se présente à première vue comme un composé de notes visant à traduire son expérience vécue en réflexions générales sur l’amour, la beauté, le désir ou la perte, sans compter l’âme, le corps, le temps ou la présence…

On ne jouit toutefois que par contraste. Cet aphorisme que je répète à l’envi depuis des siècles au point de ne plus même savoir à qui je l’ai emprunté, s’est une nouvelle fois vérifié à la découverte de ce beau livre que j’ai lu tout en pratiquant de ces lectures auxquelles je suis mieux habitué. Et, outre bien entendu, la parfaite maîtrise de la langue qui est celle de Jean-Pierre Vidal, j’ai pris plaisir, non à tenter de réfléchir à certaines des pures formulations qu’on y trouve, mais à suivre une sensibilité confrontée au caractère poignant d’une vie dont on s’aperçoit qu’elle n’a plus totalement, physiquement, prise. Ni sur le temps, qui jeune, ne semblait pas être compté. Ni sur les corps qui, pas encore, pour elle, se dérobaient.

Exercice, le mot employé par Jean-Pierre Vidal, ne doit pas être pris dans son acception scolaire. C’est dans sa dimension spirituelle qu’il doit être entendu.  Car il s’agit ici non d’un effort de style, mais d’un effort d’âme. Qui, animé par les ressources propres de l’intelligence tout à la fois inquiète et lucide s’appuie sur de puissants intercesseurs telles les œuvres diverses de Rimbaud, André Dhôtel, Joseph Joubert ou de Simone Weil. Pour se porter à la hauteur de ce qu’impose le passage des temps. Savoir : habiter l’adieu. L’adieu comme présence. Ce qui me semble devoir être l’une des sagesses, parmi les plus profondes, de l’âge comme aussi de la poésie.

Marie Alloy dans un éclairant texte de présentation parle mieux que je ne saurais le faire, du livre de Jean-Pierre Vidal qu’elle a édité dans sa belle collection du Silence qui roule. J’y renvoie. Ajoutant toutefois avant de terminer, que m’aura aussi particulièrement retenu dans cet ouvrage, la discrète façon dont à travers l’effort de réflexion de son auteur, la tension qui le porte vers une conscience vivante et réactualisée de la somme de ses diverses expériences, se dit tout de même l’intime, toute la présence en creux, d’une vie sensible, charnelle et singulière. Ainsi de cette relation à la jeune beauté plus admirée qu’aimée dont on sent bien quelle blessure secrète – à moins que ce ne soit chez moi qu’effet pur de lecture – elle laisse. Et c’est cela peut-être qui fait que Jean Pierre Vidal est poète. Profondément. Ses livres ne lui servent pas simplement par les mots à mesurer puis combler la distance. Ils savent prolonger jusqu’à nous, leurs murmurants silences.”

© Georges Guillain (droits réservés)

EXERCICE DE L’ADIEU, présenté par MARIE ALLOY

  Deux présentations  par Marie Alloy                                                                               du livre de Jean Pierre Vidal : EXERCICE DE L’ADIEU

« Ne jamais essayer d’arranger les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables. Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose (dans l’espoir que l’esprit y gagne, fasse à son propos quelque pas nouveau). Francis Ponge, La rage de l’expression

I
Mettre au jour et à jour

     Il est bon de savoir que les notes, textes en prose, ou en vers, qui composent ce livre de Jean Pierre Vidal « Exercice de l’adieu » ont été écrits en 2008-2009. Un désir de continuité est à l’œuvre, quels que soient les intervalles de temps. La chronologie garde une importance dans ce travail d’écriture de vie, au quotidien depuis de nombreuses années. Mais il s’agit seulement ici d’un cadre chronologique, sans repérage exact de la succession des jours. Le but visé n’est pas la rédaction d’un journal mais la réactualisation du passé dans un questionnement continu de l’expérience vécue, (reliée à des périodes de lectures au long cours : Maître Eckart, Ponge, Joubert, Munier, La Rochefoucauld… ). La « vérité » du passé vécu est parfois trouvée, presque toujours perdue. Il s’agit pour l’auteur d’en écrire les approches successives que seule la publication viendra fixer et rompre définitivement. Ainsi faisait Ponge qui reprenait ses textes, certains très anciens, pour les repenser sans cesse. Le passé est relu à la lumière du présent et le présent à travers les filtres de l’expérience passée. C’est un perpétuel va et vient dans une recherche de continuité. Tout cela se distingue du journal au sens des écrits de Pierre-Albert Jourdan, Jaccottet ou Paul de Roux, pourtant lectures permanentes de l’auteur. « Le journal essaie de retenir, moi non, j’essaie de mettre au jour et à jour.» Ainsi faisaient Gustave Roud, Francis Ponge ou Du Bouchet, qui n’ont pas cessé de retravailler leurs textes. « Il existe des points de coïncidence entre présent et passé qui nourrissent le présent.» (J.P Vidal)

     L’auteur ressent dans sa démarche une profonde proximité avec les moralistes du XVIIème. Il ne veut pas tricher avec la chronologie. Il y a des époques morales dans la vie, qui correspondent à des états du corps et de l’esprit mais aussi de la société. « Je vise à susciter une inquiétude quant à la vie qui est menée, celle des autres et la mienne » me dit Jean Pierre Vidal. « J’ai grand souci de la phrase, de la juste formulation de chaque chose vécue qui doit trouver son énonciation exacte, voire même sa maxime. » C’est pourquoi l’auteur est à la recherche d’un langage qui rejette l’invention et l’imaginaire pour trouver la formulation la plus exacte possible de ce qui a été vécu et rencontré.

     Dans ce livre, la composition n’est pas non plus thématique ; elle témoigne d’états de l’esprit et du monde (comme on pourrait parler d’états en gravure). L’écriture s’y révèle comme trajet mental, support et lieu inépuisable de réflexions pour tenter d’habiter encore, de façon toujours renouvelée, ce qui fut vécu. Grand lecteur d’auteurs aux orientations variées, voire opposées, Jean Pierre Vidal trouve nécessité intérieure à se relire, pour relier, toujours plus au présent, ce qui fut à ce qui est, dans son poids d’épreuves, de doutes, beauté et respirations. A la lecture des autres, il peut toujours plus précisément ajuster sa propre position, ses choix impliquant à chaque fois la totalité de sa vie.

     Cette décantation du vécu, sa temporalité, n’est nullement nostalgie du passé. Elle s’inscrit au quotidien, soumise à un impératif exigeant de justesse, d’approche véridique du sens qui traverse actes et pensées. D’un livre à l’autre, nous en recevons le témoignage. Ce n’est pas seulement de notes qu’il s’agit, comme pour la plupart des journaux où la biographie s’affiche en tant que telle, mais d’un effort continu pour penser les « transformations silencieuses » et existentielles qui mettent en jeu mémoire et amour, nature et culture. Ces transformations se manifestent par une composition du livre qui, de ce fait, n’est ni journal ni carnets au jour le jour. Ainsi les dates qui servent de bornes de repérage temporel ne sont-elles pas mentionnées dans ce livre.                                         Du souci de la phrase au souci du livre en son entier, l’auteur compose un temps autre, propose une lecture du temps qui n’est pas hors du temps, mais ce qui le constitue en chacun de nous, comme si nous étions faits de ces instants. Jean Pierre Vidal sait que chaque événement vécu ne peut se suffire du repérage par date, heure ou mois car l’important est justement d’écrire un texte qui dépasse la validité de la journée, lui apporte un nouveau sens, perpétue ou suscite d’imprévisibles rebondissements.

    Par l’effort d’écriture et le rapport à l’autre que sont toute lecture nourrissante et toute rencontre humaine, la pensée se cherche et se découvre petit à petit. Elle dessine, sans le décider, son projet au plus vivant. Ses références sont peu nombreuses mais fondamentales : Rimbaud, André Dhôtel, Simone Weil.                   Sans trêve, l’auteur interroge une terre perdue, natale, interroge cet abîme du temps et de l’espace qui sépare êtres et lieux et ne peut réparer son unité perdue qu’en trouvant la bonne distance, cela jusque dans l’écriture. Je pense aux livres « Adieu » ou à « Requiem » de Gustave Roud ou à « La mort de Virgile », où Hermann Broch écrit : « Celui-là seul qui vit dans l’empire intermédiaire […] celui-là seul a une vision de la mort. »

    Ainsi y a-t-il, assumées, dans les pages du livre de Jean Pierre Vidal, une force vitale et une fragilité – un instinct tourné vers l’amour comme providence, et une poésie qui est essentiellement manière d’être au monde. L’enjeu de la poésie est autant dans la langue que dans la vie même ; elle est une expérience du langage aux prises avec le risque de toute rencontre – une manière singulière de se rebeller contre ce qui opprime la conscience (comme le primat des mots sur le sens profond). L’écriture est pensée où prose et poésie s’échangent d’entrée de jeu, gardent souci du monde, de ses aliénations, sans vaine littérature ni oubli de la finitude. L’homme est au centre, l’homme réel et vrai, qui n’a souci que d’aller à la rencontre pour tenter de « comprendre le monde sans le saisir ».

II

Le témoin en personne

Il y a des livres dont on ne peut emprunter les voies ou suivre les lignes qu’en prenant le bon aiguillage. C’est, dans celui-ci, nécessité. Se défaire de tous ses bagages pour lire à nu, dans le vif du vécu. Étrange d’apprendre qu’un aiguillage est composé d’une partie mobile et d’une partie fixe et que la partie où se croisent les voies est appelée le cœur. Ici l’auteur nous place à la croisée de ses mouvements les plus intimes, sans se masquer. Ses notes ont décanté l’expérience vécue et l’auteur cherche à en tirer pensées et forme d’enseignement. Son écriture est un témoignage vivant, un « Exercice de l’adieu ».

L’écriture « ne vise qu’à retrouver ces moments où la grâce m’a été donnée » dit Jean Pierre Vidal. Par l’attention à l’autre, la contemplation, l’observation sévère ou l’admiration spirituelle, la présence partagée trouve sa juste amplitude. Mais comme l’écrit Dante dans le dernier chant du Paradis : « La personne même du témoin est ce témoignage. »

L’auteur questionne ici la perte, la finitude, l’inachevé, le manque et le manquement à l’autre. Il témoigne des souffrances et des difficultés à vivre et penser ce vécu. Il témoigne des beautés passagères et celles, plus durables, qui éclaircissent les jours mais dont on finit par être séparé.

Comment écrire ce qui fut vécu, qui dépasse le pouvoir des mots ? « Comme est celui qui voit en rêvant ce qui, après le rêve, laisse une impression profonde et aucun souvenir ne revient » (Dante), le poète écrit à partir de cette vision imprimée dans le cœur, mu par un désir de vérité et d’unité. Son travail est une réflexion autour de la mémoire et de l’acte d’écriture où le témoin finalement compte plus que le témoignage. Mais y aura-t-il un témoin pour le témoin ? (Ce fut la question de Paul Celan)

Il s’agit d’une disposition d’esprit, d’une disposition vitale en regard de toute existence. Être le témoin en personne, singulier et anonyme.

Tenter d’établir une relation sincère, profonde, au monde, par un vrai « travail d’amour », détaché des conventions sociales. Chercher à percer en l’autre sa voix, tenter de l’aider à trouver sa place en lui rendant grâce, cette place si singulière venue de l’enfance. Il s’agit d’apprendre ensemble à se reconnaître dans l’inscription véridique des différences. L’auteur, en moraliste, devient un élément conducteur, un poète libre d’aller, de créer en chacun l’élan d’un mouvement bienfaisant, une forme de mutation éthique.

Chaque rencontre, dans ce livre, est chemin d’obéissance  ̶  est écoute et dénuement, un lieu de paroles et d’amour que rien n’apaise, avec parfois le sentiment d’une étrangeté irréconciliable de l’autre en soi. C’est un travail de dépossession par l’écoute attentionnée de la souffrance et de la beauté du monde, pour un surcroît possible de vie.

Si le langage va souvent au-delà de la réalité, la devance ou la précède, l’auteur cherche à tenir le présent vécu dans une exactitude toujours à reformuler, à repenser. Son écriture s’ouvre autant à l’absence qu’à cet insaisissable présent que l’attention dilate, lui donnant forme et sens.

©Marie Alloy     (tous droits réservés)         

                                                                                                     

Notes d’atelier et estampes, MARIE ALLOY, Revue ARPA n°124

 Vient de paraître, un bel ensemble de textes et poèmes, dans la Revue ARPA, n° 124, novembre 2018. Parmi ceux-ci, vous trouverez p 34 :

LE SACRIFICE DE LA COULEUR                                                                                                  des notes d’atelier de Marie Alloy ainsi que des reproductions d’une sélection de gravures en noir et blanc.

Extrait :

“Le chemin du regard est un père.                                                                                                       A grands coups de silences, l’indigence des mots.

Cris sous les draps. La prière, seule parole.

Aveugle parfois, dans la suie nue, le temps défunt.                                                                      Un temps qui fait défaut.”

 

 

Note de lecture de PIERRE DHAINAUT / deux livres d’Isabelle Lévesque

REVUE EUROPE novembre-décembre 2018 – Notes de lectures

Note de Pierre Dhainaut à propos de deux livres récents d’Isabelle Lévesque (p. 334)

   Ni loin ni plus jamais,                                                                         couverture de Marie Alloy, Le Silence qui roule, 36 p., 2018, 9 € ;

    Le fil de givre,                                                     peintures de Marie Alloy, Al Manar, 68 p., 2018, 16 €.                                                            Photo : couverture du tirage de tête et édition courante

 

    Ni loin ni plus jamais et Le fil de givre, qui viennent de paraître à quelques semaines d’intervalle, Isabelle Lévesque n’a pas jugé utile de dire dans quel ordre et à quelle date ces livres ont été composés, mais qu’importe, une même pensée s’y déroule, que la poésie anime, l’écriture, toute de ferveur, y ouvre le passage où elle se métamorphose en parole. Il est impossible de les séparer, et d’ailleurs Marie Alloy nous invite à les lire ensemble puisqu’elle a édité le premier en choisissant pour la couverture la reproduction d’une de ses toiles et qu’elle a accompagné le second de peintures originales à la fois discrètes et intenses. Avant même de lire, nous voici par l’image mis en présence de failles, « une meurtrissure » dans le ciel de Ni loin ni plus jamais ou dans l’espace nocturne du Fil de givre ces lignes blanches, déchirantes, mais simultanément elles suggèrent que rien n’est définitif, que là même où tout fut lacéré, tout peut être relié. Chacun apportant son éclairage propre, les deux livres se complètent, ils reprennent la question de toujours d’Isabelle Lévesque : quel est le pouvoir de la parole que soulèvent les poèmes ?

    Elle l’affirme dès le titre de la « suite » qu’elle dédie à Jean-Philippe Salabreuil, Ni loin ni plus jamais, puis dans les premiers vers : un poète que nous aimons ne disparaît pas de notre horizon, les mots, « les mots (fantômes) » qu’il nous lègue, il nous revient de les reprendre, de les réincarner. Depuis longtemps Isabelle Lévesque reconnaît en l’auteur de L’Inespéré (qu’elle a cité dans un livre précédent) l’une de ses figures tutélaires, après Thierry Metz. Elle le sait, comme on dit si bien, par cœur. À celles qu’elle lui a déjà consacrées elle ajoute ici une nouvelle étude critique où elle évoque en quelques pages denses cette vie et cette œuvre qui n’aspiraient d’un seul élan qu’à la rencontre de l’Aimée ou de l’Absente, lesquelles désignent aussi la Poésie. Mais Isabelle Lévesque a souhaité davantage. Comment être fidèle, comment entendre au plus intime la voix qui l’avait bouleversée sinon en mettant à l’épreuve l’écriture personnelle, celle des poèmes ? Jean-Philippe Salabreuil par ses poèmes « énigmatiques et fulgurants » l’a enhardie, elle ne l’a pas imité, elle a pris le relais dans la recherche d’une langue enfin libérée de ses inhibitions, qui refuse de se satisfaire du moindre résultat, une langue, dira Isabelle Lévesque dans Le fil de givre, « signifiant parole accrue ». Ses poèmes sont sans cesse en éveil, ils n’apaisent pas, ils renouvellent « l’ardeur » qui unit l’œuvre et la vie. Ils tendent un « fil », mais si ténu soit-il, si précaire, le « fil de vie » est tenace. Aveugles, nous sommes aveugles si nous craignons qu’il ne s’éteigne ou ne se rompe dans la nuit d’hiver.

    Remercions Isabelle Lévesque de nous inviter avec la passion qui est la sienne à redécouvrir un poète que nous avons négligé, mais cette suite, dans l’acception musicale du terme, prend place parmi ses autres livres, et par exemple elle introduit à la lecture du Fil de givre. L’exigence à laquelle dans tous ses livres obéit Isabelle Lévesque l’oblige chaque fois à varier les approches, les couleurs, les rythmes. À l’exaspération de Nous le temps l’oubli, à l’exubérance de Voltige ! succède dans le nouveau livre une tonalité plus calme, parfois mélancolique : la fleur préférée, le coquelicot, n’y fait que de brèves apparitions, et les phrases heurtées, fragmentées, font place à une expression entre prose et vers, indéterminée ou, pour mieux dire, vacillante. D’une étoffe à travers laquelle on a passé un fil d’or ou de soie, on dit qu’elle est brochée, Isabelle Lévesque le rappelle, c’est bien un fil qu’elle tisse, et tout le texte s’en trouve mystérieusement illuminé. Il s’adresse à notre sens des images comme à celui de l’étoffe profonde. Qu’est-ce que ce « fil de givre » ? Faut-il regretter qu’il ne soit pas un signe solide, imputrescible, qu’il ne soit qu’une « brindille » ? Assurément il est fragile, c’est sa plus grande force. Il n’est si vif que parce qu’il est secret. On le croit intermittent, il est en permanence présent. Nul ne le trace d’autorité, ce fil de givre ou d’encre semblable au givre, nous le faisons vibrer – respirer – « tant que souffle », tant qu’il y aura en nous un souffle de vie qui demande que nous disions « les mots premiers ». Ce sont, pour Isabelle Lévesque dans ce livre une fois encore, l’un des plus émouvants qu’elle a publiés, ceux de la poésie et de l’amour indissolublement accordés.

    La poésie ne connaît pas les pages ultimes, elle n’accepte pas les conclusions, elle s’accomplit dans sa perpétuelle naissance. « Promettre suffit », Isabelle Lévesque n’a pas besoin d’en dire plus : à la fin de son livre, le mouvement devient « envol ».

    PIERRE DHAINAUT

   Le fil de givre

Un dossier de CICLIC : Lumière sur Le Silence qui roule


Ciclic poursuit sa série thématique, Lumière sur…, avec ce cinquième numéro consacré aux éditions Le Silence qui roule, créées par Marie Alloy pour donner voix aux poètes. Installée dans le Loiret, cette maison d’édition placée sous le signe de la rencontre entre la peinture, la gravure et la poésie, fête cette année ses 25 ans d’existence. C’est notamment à l’occasion de cet anniversaire que l’agence a souhaité mettre en avant le remarquable travail réalisé par cette artiste aux multiples facettes, amoureuse de la nature et de la poésie.

Découvrez dans ce dossier :

  • une interview de Marie Alloy pour Le Silence qui roule
  • un espace de résonance, par Pierre Lecœur
  • Le Silence qui roule, 25 ans de livres d’artiste : exposition à Orléans
  • Livres d’artiste et/ou bibliophilie contemporaine : points de vue d’éditeurs
  • le dispositif de soutien aux entreprises de livres imprimés ou numériques
  • l’état des lieux de l’édition en Centre-Val de Loire
  • appel à projets pour le FRAAB

          

“Quand le poème s’ouvre au regard et accueille la vision de l’artiste, le livre d’artiste commence à vivre, à trouver son unité de lieu, il entre en résonance avec la voix de l’auteur”.  Marie Alloy

Lire la suite

Parution du CATALOGUE COMPLET des éditions Le Silence qui roule

Vient de paraître, ce 15 mai 2018,                                                                                                       le catalogue complet des éditions Le Silence qui roule                                                   à l’occasion de l’exposition organisée par la Médiathèque d’Orléans

LE SILENCE QUI ROULE , VINGT-CINQ ANS DE LIVRES D’ARTISTE : 1993 – 2018

  

En couverture, le livre d’artiste « Gravier du songe » sur un poème de Jean Pierre Vidal      Conception graphique : David Héraud                                                                                  Catalogue tiré à 150 exemplaires en numérique                                                                    Format : 21 x 21 cm    96 pages    115 photographies de livres, peintures et estampes              Achevé d’imprimer début mai 2018                                                                                                      Photographies Marie Alloy © ADAGP –                                                                                      Éditions Le Silence qui roule – www.lesilencequiroule.com                                                    SIRET :431 295 914 00037                                                                                                            Dépôt légal mai-juin 2018

ISBN : 9782956331414                                                                                                                Prix public : 25 €

BON DE COMMANDE (cliquer sur le lien)


Catalogue édité par Marie Alloy à l’occasion de l’exposition                                                          des VINGT-CINQ ANS DES ÉDITIONS LE SILENCE QUI ROULE                                          avec le concours de La Médiathèque d’Orléans et de Ciclic Centre-Val de Loire.    Médiathèque d’Orléans : 2 mai – 23 juin 2018   


TABLE

 La main à l’ouvrage, Marie Alloy                                                                                   L’espace ouvert de la poésie, Pierre Dhainaut                                                                     La trace, l’énigme, la lisière, Pierre Lecœur                                                                         Le Silence qui roule, Marie Alloy                                                                                         Catalogue du silence qui roule                                                                                         Créations pour d’autres éditeurs                                                                                         Créations pour des revues de littérature et poésie                                                       Écrits de Marie Alloy                                                                                                             Revues, articles, recensions                                                                                                     Un parcours, entretien avec Cécile Guivarch (terre à ciel)                                             Rencontre devant l’étang, Lucie Albertini-Guillevic                                                           Cette lumière qui peint le monde, Pierre Lecœur                                                                 À l’épreuve, avec les outils du graveur, Marie Alloy                                                             L’art du relieur et la reliure de création                                                                 Biographie et principales expositions                                                                             Auteurs invités                                                                                                                             Table                                                                                                                               Remerciements


Marie Alloy remercie tout particulièrement :                                                                        Christine Perrichon, directrice des Médiathèques d’Orléans                                              Michelle Devinant, responsable culturelle et organisatrice de l’exposition                          Max Paurin, gestion et organisation technique de l’exposition

Marie Alloy remercie aussi les auteurs ayant contribué à la rédaction de ce catalogue Pierre Dhainaut, Pierre Lecœur, Cécile Guivarch, Lucie Albertini-Guillevic     ainsi que les poètes invités Isabelle Lévesque, Erwann  Rougé, Jean Pierre Vidal

Remerciements aux relieurs qui ont confié leurs créations originales.

Remerciements à CICLIC qui soutient activement, depuis de nombreuses années, l’édition de livres d’artiste et de bibliophilie en Région Centre-Val-de-Loire.