AUX LIMITES DE L’IMMENSE, poèmes de Marie Alloy

Après Dans l’embrasure des mots, poème de Marie Alloy,

 vient de paraître, en ce printemps 2019, Aux limites de l’immense , un deuxième livre manuscrit de poèmes de Marie Alloy pour les éditions AZUL de José San Martin

Aux limites de l’immense, poème inédit autographe de Marie Alloy, sur des peintures et collages de José San Martin, est le 98ème ouvrage de la collection Manos. Achevé à Vincennes et à Beaugency le 28 février 2019. Edition originale à 6 exemplaires numérotés et signés. Format fermé : 37 cm x 20 cm (74 cm ouvert)

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“QUELQUES ECLATS FURTIFS” poèmes de Marie Alloy, éditions Mirage

Vient de paraître Quelques éclats furtifs aux éditions Mirage, un ensemble de poèmes de Marie Alloy, accompagné d’aquatintes originales de Christiane Vielle.

    

Le texte est composé en Optima, imprimé par Christiane Vielle et tiré à 15 exemplaires numérotés et signés par l’auteur et l’artiste. Présentation sous étui transparent en plexi, format : H: 10 cm, l: 10, 5 cm; dos : 1,5 cm. Pour un achat éventuel, contacter l’artiste-éditrice Christiane Vielle, merci.

Sélection de quelques belles pages :

  

 

Mon regard sur ce très beau livre : Chaque livre de cette édition originale est unique car interprété de diverses couleurs et matières graphiques d’aquatinte pour les estampes. Le travail de Christiane Vielle fait ici œuvre par les variations chromatiques des fragments gravés qu’elle module en d’infinies recompositions et transparences. La genèse du travail de regard est rendue visible par les cadrages qui opèrent des sortes de fenêtres sur le monde. Chaque page dialogue avec plusieurs sonorités colorées qui ouvrent un lieu singulier de formes et de tons en résonance subtile avec ces instants que sont les poèmes.  Parfois ce sont des éclats fugitifs de verts ou de jaunes, ou un bleu en fond mélodique qui vient se heurter doucement à l’empreinte grise d’un geste. Tout est en mouvement et fonde la page comme une peinture et ses strates de temps. Une aube ou un crépuscule offrent leurs teintes qui semblent sans commencement ni fin. Le livre prend forme dans cette fragilité intime et heureuse grâce à l’exactitude exigeante de l’artiste Christiane Vielle qui sait unir rigueur et délicatesse. Cette Recherche personnelle donne au livre une forme mélodique infinie. Des correspondances se créent par les rythmes entre les pages et la composition typographique. Ce travail intuitif de calcul et d’improvisation, d’ajustements et de transformations, me fait songer aux Variations Goldberg de Bach, à un “work in progress”. Voilà donc une conception du livre d’artiste qui nous ouvre un magnifique champ de possibles tout en restant modeste dans sa présentation. Les variations sont souvent intenses et très subtiles et les détails nourris d’imprévisibles rencontres.  Christiane Vielle expose actuellement des estampes d’une improbable légèreté, à la librairie-galerie Mauguin (32 rue Vergniaud, 75013 paris), sous le titre emblématique “Une légère pesanteur”.

© Marie Alloy

 

ANTOINE EMAZ, “Travailler le corps du mot”

Antoine Emaz nous a quittés ce dimanche 3 mars 2019. Le relire sera notre façon de l’accompagner – garder vivante sa voix si condensée.

J’ai retrouvé un texte écrit à la demande de la Revue Scherzo en 2001, où Antoine et moi-même dialoguons sur l’expérience du livre d’artiste et son apport mutuel. Le voici :

Poème serré

Revue Scherzo 2001

ANTOINE EMAZ ET LES LIVRES D’ARTISTE DE MARIE ALLOY ( Le silence qui roule) :

 « Quelque chose comme écrire-voir »  et  « Comment l’espace autour pèse sur le mot »

 «Je suis vraiment content du résultat. Que ta main travaille le corps du mot, sa forme visuelle, autant que tu travailles gravures et espace du livre…Ta découpe du texte en éléments plus brefs que mes séquences, m’intéresse bien. J’ai été frappé par le ralentissement que cela provoque à la lecture et du coup, au poids gagné par chaque mot… Cela m’apprend quelque chose comme ressentir plus fortement la manière dont l’espace autour pèse sur le mot et lui fait rendre un son différent.»

(Extrait d’une correspondance entre Antoine Emaz et Marie Alloy)

D’une haie de fusains hauts

      J’ai réalisé depuis 1993 quatre livres d’artiste avec des poèmes d’Antoine Emaz, plus un ouvrage collectif où sa participation fut celle d’écrire un poème visuel à partir d’une seule gravure. Chaque livre a sa singularité, son format particulier, sa typographie, sa mise en page, sa couleur, ses gravures originales totalement conçues pour les poèmes.

1 – «Poème serré», poème  inédit d’Antoine Emaz (1993), accompagné de 18 aquatintes originales

2 – «Poème, temps d’arrêt», poème inédit d’Antoine Emaz (1993), accompagné de 5 aquatintes originales

3 – «Voix basse», poème inédit d’Antoine Emaz (1995), accompagné de 5 aquatintes originales

4 – «Dans l’écart» ouvrage collectif (1998), poème inédit d’Antoine Emaz, accompagné de 13 eaux-fortes originales

5 – «D’une haie de fusains hauts» poème inédit d’Antoine Emaz (Juillet 2000), accompagné de 5 gravures et 4 lavis de couleur verte.

Voix basse

J’ai également réalisé pour le livre «Entre» édité chez Deyrolle, la gravure de couverture et de tirage de tête, à propos de laquelle Antoine Emaz écrit : «Entre revient pour moi à quelque chose comme écrire-voir, avec ce qu’il y a de désordonné entre dehors et dedans. C’est aussi écrire le temps de voir et son impact, son érosion, plutôt sur un jardin, une peau, une main.»

ENTRE, Deyrolle éditeur

En tant que graveur-éditeur, je voudrais rendre hommage à l’accueil amical, ouvert et sérieux d’Antoine Emaz pour ce travail de dialogue et d’écoute attentive de l’autre que constitue la création dite de «livres d’artiste». Voici quelques notes d’atelier réécrites pour évoquer cette maturation du travail qu’opère le poème dans les gestes du graveur en creusant la matière sensible du métal.

Non pas incorporer le poème, ni se l’approprier dans les gestes de graver, mais y entrer comme dans une chambre, doucement, avec la plus grande discrétion et respect. Déposer à l’entrée toutes les armes de la maîtrise, toutes les défenses de l’intellect et peut-être même, toute sa volonté. Dans cette écoute, laisser s’allonger ou s’étirer, les formes, humaines plutôt qu’abstraites, et consentir à leur silence, leur retrait. Le noir de l’encre ou les terres d’ombre resteront légers malgré les matières griffées et les morsures secrètes. Les motifs qui naissent dans le tracé intérieur que dessine le poème, parlent du corps, de la pensée et des mouvements du dehors, mais avec une gravité qui les mène au silence. Ils se retiennent de tout drame, tout excès.

Que les lignes du poème s’égrènent, segment par segment, sur un axe vertical, ce mouvement qui est un resserrement, une condensation, c’est le geste même d’entailler la plaque d’une manière irréfutable. Fermeté, concentration, les lignes du poème ne fuient jamais selon les règles d’une perspective, mais viennent à nous frontalement, imposent un face à face, un corps à corps obligé – bataille plus que noces avec l’espace, puis compénétration de telle façon que l’on ne sache plus bien distinguer le vide du plein, le noir du blanc, la gravure et le poème étant en quelque sorte réduits à leur nécessité de confrontation.

Parfois une ligne du poème ouvre comme une fenêtre amicale sur un jardin en ville; il suffit alors de quelques mots pour entraîner l’œil hors de la tête d’un bout à l’autre du poème, de la rue, ou «d’une haie de fusains hauts». C’est un mouvement lent et profond, une durée pour retenir l’instant et saisir au passage un moment éphémère de la vue. Sorte d’instantané mental où le dehors converge avec le dedans et se contient là tout entier, réuni. Puis suivre la durée dans son déplacement comme une lumière limpide. Rester là avec le plus vivant des mots au bord de l’ombre déjà prête à revenir, alors que l’heure s’écoule, étrangement immobile et vibrante.

Quelque fois, le corps est aveugle, il tâtonne avec ses mots, sa «voix basse». Son élan reste lourd, presque empêtré dans un sommeil de sable et de terre. La nature voudrait reprendre ses droits sur l’homme, libérer ses instincts, mais l’homme est absorbé par la terre et les mots s’enfoncent en elle sans pouvoir y prendre appui. Ils ne seront jamais socle. Dans les poèmes d’Antoine Emaz, quelque chose de fragile et d’entier, de compact, dense et pourtant vulnérable, se dévoile dans sa plus abrupte nudité.

Parvenir à une gravure frustre, sensible mais bien ancrée dans ce sol humain, avec ses trouées de ciel pour respirer et ses drames intimes souterrains.

Il y a chez Antoine Emaz tout un aspect de son écriture qui recherche l’acuité, comme le graveur avec sa pointe sèche. Les mots choisis restent tendus jusqu’à ce seuil où les tensions contraires s’exaspèrent et ne parviennent à se résoudre qu’à la pointe du mot lui-même. Avec l’aigu de l’outil, exercer cette rage, rayer le poli du métal, l’éroder, et retenir dans un seul et même trait toute la violence du réel et toute sa tendresse.

Le regard est une percée du mot pour mettre à nu l’abîme qui surgit soudain en voulant à la fois dire le plus intime et le retenir. Quand cette pudeur est trop tendue, quelque chose se déchire, libéré du drame et délivre de tout ce qui restait encore captif dans le poème. Dans les gravures, parvenir à ce moment de tension encore calme où le silence maintient les forces en équilibre dans leur conflit.

Dans la voix d’Antoine Emaz se dresse une paroi du poème qui donne un caractère d’évidence à sa frontalité, et en fait aussi son austérité. La gravure ne peut que s’y accrocher avec ses outils, non pour gravir cette paroi mais pour y sentir au plus près les signes d’une respiration profonde et d’une émotion. La douleur ne s’affiche pas mais consent à se montrer. Rien ne se dérobe au souci de vérité, fût-elle la plus désagréable.

Aux mots les plus humbles, les plus communs, il fallait renvoyer des formes qui disent le simple et le mortel, le cri et l’accusation, les multiples faces du même et le combat contre les mirages. Il n’y aura pas de convulsions des gestes, ni lâcher prise ni maîtrise. Dire juste, un point c’est tout. Laisser une intégrité aux mots, aux formes, à leur contact, jamais fusionnel. Laisser une distance qui n’entrave pas l’entente entre les gravures et le poème, entente qui ne sera que justesse, pas sympathie, pas miroir, pas écho, pas résonance, pas illustration et pas seulement accompagnement. Trouver un lien dans l’écart nécessaire. Trouver un mode d’accord mineur mais enraciné au plus profond d’un terreau commun et non à la surface des apparences. Ainsi reçoit-on, en tant que lecteur-regardeur, d’abord une émotion née de l’authenticité du rapport, avant même d’en décrypter les signes, comme l’on reçoit parfois la qualité et la présence d’une voix avant le sens de ses  paroles.

Dans l’écart (collectif)

Dans les poèmes, une forme de discipline souple s’est inscrite, plus par un travail quotidien d’exigence et de décantations successives que par un acte de volonté. Les mots s’articulent dans leur abrupte présence toujours ouverte et réceptive, veillant seulement à ne jamais déraper vers l’imaginaire d’une situation non vécue. Travail donc au plus concret des mots, de leur matière corporelle et mentale. Travail équivalent pour donner un impact physique à la gravure dans la page du livre afin que les mots y retrouvent aussi leur poids de corps et et de pensée. Quelque chose d’ultime se joue dans la violence du consentement à se dire tel quel : homme droit, resserré en lui-même (dans «Poème serré»), seul, entre ses quatre murs, ou homme couché dans la terre (dans «Voix basse»), et s’y décomposant ou encore bleus des mots rejetés sur une page-plage comme des résidus rongés et polis par le laminage de vagues quotidiennes (dans «Poème, temps d’arrêt»).

Puis se résoudre :

                                                    «dedans

                                                   dehors

                                                   il n’y a plus personne

 

                                                   et ça continue»

La chair ici ne sera pas transfigurée. Elle reste dans le réel, avec ses imperfections, son squelette solide mais non intemporel. Le corps est à la fois refermé sur lui-même et ouvert sur les mots. Ils sont l’issue, la porte pour le regard. Ainsi au cœur même de la mélancolie surgissent des énergies nouvelles et une possibilité fugace mais bien vivante, d’émerveillement.

Capter l’éclat doré d’un rayon de soleil sur un feuillage vert, c’est donner aux sens toute leur place et aux mots leurs limites. Capter la mouvance du monde et y reconnaître nos propres bruissements intimes et fragiles. Entrer dans le plus petit dénominateur commun de nos vies ordinaires : une nappe à carreaux, un landau poussé par une mère, la disparition d’un être proche, le clapotis d’un feuillage en ville … et le particulier devient patrimoine, terre humaine.

Les points d’appui du réel sont autant d’éléments qui nourrissent le poème sans pour autant servir de modèle direct pour la gravure. On en reçoit les rythmes, cadences, ponctuations – une substance du réel plus que ses images. Antoine Emaz prend le temps du blanc comme d’une respiration, jamais d’un effacement. La plasticité rudimentaire du poème s’accorde au geste du sculpteur qui ôte la matière pour aller jusqu’à l’os : écrire juste ce qu’il reste après avoir tout gratté. Les doutes successifs ont rongé l’inutile, le facile, le trompeur. Reste un nerf : «une parole de corde» .

La souffrance sera tue, jusqu’au mutisme, s’il le faut :

                                     «alors les mots

                                     cela ne dépêtre pas

                                     c’est lent

                                     trop»

Et même devant la mort, les mots ne sont jamais les justes :

                                    «quels mots

 

                                     un peu trop près

                                     cela bloque davantage

                                     un peu lâche

                                     cela ne change rien»

 

Dans les premiers livres réalisés avec Emaz, il fallait montrer cet étouffement de l’être, son rétrécissement continu. Dans «D’une haie de fusains hauts», au contraire une aération se fait sentir :

                                    «quelque chose comme une aération

                                    une ventilation lente

                                    d’être»

Mais elle est «une sorte de libération fausse à saisir tout de suite» car en fin de livre ce ne sera déjà plus le moment. Aussi vivre est :

«au hasard d’un moment un écart

                                    simple libre dans les mots et le corps

                                    voilà»

Un calme règne, le silence est une lenteur. Il laisse un instant entendre dans l’espace minime qu’il dégage, une possibilité de se dissoudre dans le reste de vent, le reste de vue.

Ecrire avec ce minimum vital.

Vivre avec ce minimum d’écrit.

Et pour le graveur, rendu au plus humble de sa tâche, accepter qu’il ne reste qu’ :

                                   «  … une main de rien

                                           avec des livres»

une main qui fabrique et qui trace, qui creuse et qui encre, créative et artisanale.

Le graveur sait qu’il ne restera plus de sa main, en définitive, que l’empreinte dont le livre est le témoin et les mots, l’entreprise de mémoire. Peut-être ne s’agit-il, dans tout ce travail, que de «s’en sortir»* et non faire de l’art ou du poème. C’est pourquoi, dans la présence et le silence, entre lire et voir, la forme et le fond deviennent indissociables.

Marie Alloy,  Avril 2001, Sandillon.

* Titre d’un poème d’Antoine Emaz sur un ensemble de gravures de Marie Alloy – Rehauts n°1 .


En guise d’hommage, un poème d’aujourd’hui, pour Antoine Emaz :

« ÎLOT D’ÊTRE »

Miettes du poème

d’une vie      réunies

 

Pas fuite     rien    que fatigue

Force   soufferte

condensée et tue

à mots nus       à flux tendu

 

Les os du ciel   le choc du bleu

plaqués comme un drap blanc

sur le visage

Il faut « sortir la tête »

 

Ce qui relie     et qui déjà sépare

l’écrire   le porter encore un peu

Partir  mais laisser à chacun

la retombée douce des mots  leur limon

leur « tu te souviens ? »

 

A tenu     comme il a pu

A déposé des gerbes de lumière

sur le corps des mots

« On est dans ce qui part »

 

« Vite vivre » disait-il

« retenir le peu »  à l’étroit

Pour l’heure   n’aller pas plus loin

 

C’est tellement loin les mots        de vivre

la terre     sous la main

 

© Marie Alloy, 04 03 2019

Sur Terre à ciel, une lecture de L’EMPREINTE DU VISIBLE par ISABELLE LEVESQUE

terre à ciel, poésie d’aujourd’hui
À livre ouvert – Marie Alloy, L’EMPREINTE DU VISIBLE,                      par Isabelle Lévesque

Al Manar, coll. La Parole peinte, 2017 – 148 pages, 25 €

                                                           « De quel amour secret le tableau porte-t-il le fruit ? »

M.A.

L’empreinte est-elle une illusion ou un révélateur ? Peindre relève-t-il les traces ineffables de ce qui nous lie au monde ou distingue-t-il quelques lignes pour que celui qui regarde les laisse à son tour exister ?  Après Cette lumière qui peint le monde (L’herbe qui tremble, 2017), où elle évoquait la peinture de quelques-uns de ses peintres favoris, Marie Alloy écrit sur son propre travail dans L’empreinte du visible, publié dans la nouvelle collection des éditions Al Manar, La parole peinte. Les nombreuses reproductions sur papier glacé mettent en évidence le travail opéré sur la couleur, la matière, et les lignes qui semblent parfois s’en évader : l’écriture et la peinture nourrissent à parts égales l’univers sensible de Marie Alloy. Entrons dans l’atelier, comme nous y invite la peintre sur le seuil du livre.

L’épigraphe de John Berger présente l’artiste comme un « récepteur », un passeur qui transmet ce qu’il a reçu dans son œuvre. Marie Alloy distingue bien ces deux temps essentiels pour le peintre, celui de la réception et celui de la création. Si elle s’efforce de capter l’instant du regard dans ses peintures, l’artiste veut aussi restituer une forme d’écho verbal au travail effectué dans l’atelier que pour nous elle « entrouvre », comme dans sa peinture apparaît souvent une brèche qui laisse passer la lumière ou la nuit dans une réversibilité énigmatique et signifiante. Quelque chose hésite, se meut sur un territoire instable et devient sans parvenir à être tout à fait. L’inatteignable ne se mesure pas, il pose une équation lumineuse que nous explorons sans la résoudre : un instant puis un autre – succession d’éclats, mesure infime du regard posé sur la succession, acceptant l’insécurité d’un mouvement perpétuel.

Les notes ici rassemblées ne sont pas présentées dans un ordre chronologique, comme le feraient un journal ou un simple carnet. Elles sont regroupées en neuf chapitres qui correspondent à différents moments du travail du peintre, ou différentes façons de l’envisager. Parfois très brèves, proches de l’aphorisme, parfois plus longues, les notes se font réflexions développées, souvenirs, récits de rêves et approchent souvent alors le poème en prose. Les retours à la ligne inclineraient parfois à isoler certains éléments (des vers ?), des groupes nominaux, comme« bleu intense et désert », qui restituent la saisie immédiate, fugitive d’une impression : « Rien n’est prêt quand commence l’acte de peindre. »

L’allure proverbiale est souvent démentie par la réalité exprimée, la fragilité des certitudes, l’acceptation d’être dessaisie pour que la peinture soit possible. De même, les infinitifs, sans limite temporelle, pourraient offrir l’éternité, ils lui substituent une valeur modale teintée de doute, tout est tenté : « Peindre, préserver la clarté de l’énigme. Accueillir l’apparition. »

Parce que rien n’est certain, tout est possible. L’alliance entre la peinture et le poème est à ce prix, il faut aimer la frontière périlleuse de la tentative et l’esquisse pour permettre à la liberté créatrice de s’exercer.  Des impressions d’enfance ont laissé une empreinte devenue pour l’adulte une matière onirique, vivier du trait et de la couleur : « Campanules. Le bleu de quelques fleurs d’enfance, clochettes habitées d’un cœur. Fragilité presque suppliante qu’on ne les cueille pas. Une sorte de bénédiction poussée de la terre. » Or, grâce à la toile, le mouvement d’accroître, paradoxalement, se révèle : « Dans le rectangle de la toile, endiguer l’espace pour l’agrandir. Le cadre permet le passage. Les limites créent l’ouverture. »

Peintre et poète vivent sur le seuil qui fait passer du pays d’ici à un arrière-pays d’enfance, de rêves, de mémoire, de pensées et d’intuitions parfois sans mots. Si leurs arts révèlent un point commun fort, c’est celui de l’art du passage (1). Yves Bonnefoy lui aussi invite à rapprocher poème et tableau : « Ce sera lui le creuset où l’arrière-pays, s’étant dissipé, se reforme, où l’ici vacant cristallise. Et où quelques mots pour finir brilleront peut-être, qui, bien que simples et transparents comme le rien du langage, seront pourtant tout, et réels. »(2) Mais, bien sûr, quand il s’agit de la lumière de la peinture, « c’est au-delà des mots qu’elle fait fleurir »(3). Il faut puiser : « Je n’ose plus invoquer l’invisible, il y a tant à regarder. » La réalité peut-elle épuiser notre regard ou le mode de restitution choisi ( la peinture ) ? Marie Alloy détache des fragments de paysages, elle s’attache à restituer une part minime de ce qui a été perçu, distinctement, et la relie à l’immensité. C’est cette forme d’infini qu’elle reconnaît. Il s’agit d’atteindre une vérité, pas d’imiter la réalité.

Dans le chapitre « Sur la peinture » de ses Méditations esthétiques, Guillaume Apollinaire affirmait : « Les grands poètes et les grands artistes ont pour fonction sociale de renouveler sans cesse l’apparence que revêt la nature aux yeux des hommes. »(4) Les relations entre nature, peinture et poème sont au cœur de la réflexion de Marie Alloy, peintre qui accompagne souvent les poètes, écrit elle-même poèmes et notes, regarde attentivement la nature, mais ne peint pas sur le motif, ni d’après photo. Apollinaire évoquait la nécessité pour chaque peintre d’inventer ses propres couleurs, Marie Alloy s’efforce de les retrouver. Ses notes sont riches de nuances colorées : « roses magenta, verts crus, violets de cobalt »… que le lecteur peut, à l’infini, se représenter. Souvent, les mots semblent s’opposer à l’œuvre du peintre : « Le silence de la peinture pour enterrer les mots. » L’idée se trouve répétée sous plusieurs formes : « Je voudrais brûler les mots, ou mieux, les ensevelir, pour vraiment peindre. Et tout ce qui se dérobe à la possibilité d’un vrai regard, en faire aussi feu de feuilles, de branches et de racines. » Les mots, les poèmes et la peinture se rencontrent, mais parfois c’est entre un morceau de nature et le tableau que la confrontation a lieu : « Un bouquet de coquelicots posé devant le tableau en cours. La fleur éclate dans son rouge vermillon et les tiges vertes rutilent contre la toile. Nature et peinture s’épousent ou s’opposent ? Sur l’autel de la peinture, ces fleurs des champs comme un cœur qui bat la mesure. »

L’artiste évoque son rituel du matin, écrire un poème, comme elle affirme sa volonté de peindre sans qu’elle puisse se présenter comme « peintre », comme si sa démarche n’était que recherche. Cette quête affirme la primauté du chemin sur ce qui sera réalisé. Cela concerne autant la personne que la peinture puisque les deux s’unissent, peindre rétablit un ordre intérieur. La forme des notes discontinues, séparées par un astérisque, mais assemblées dans des chapitres thématiques, permet à la pensée de ne pas se concentrer sur un point mais de se livrer à la liberté des impressions. L’empreinte chaque fois détermine une trace (le texte, la peinture, la gravure) figurant un instant. Le regard s’est exercé, l’instant devient durée par cette impression qui ne reste pas lettre morte :« Cela vient sous l’apparence – sans récit. » Comme si quelque chose était atteint sans qu’il soit question de le figurer. C’est « un geste vif, un éclair furtif, et la ligne peinte voltige ». « Réconcilier », affirme Marie Alloy. La création demeure ce geste magique qui étreint, en une forme, les aimés qui s’éloignent. Elle scrute ce qui l’a frappée, renoue avec l’instant de grâce en trouvant l’expression picturale ou textuelle qui redonne vie. Empreinte spirituelle, marquée par l’or des icônes et le sacre d’une quête, « un sacrement qui rayonnerait par la peinture ». Pourtant peindre suffit, nulle justification ou raison à chercher. Chaque limite (celle du temps, celle de la vie) est acceptée, comme coexistent les contraires, l’instant capté, la durée perçue dans la toile vivante qui offre cet instant délié de la trame pour qu’il soit donné.
La toile (ou la plaque du graveur) alors devient une peau vivante, portant des « cicatrices », des « balafres », des marques d’amour. C’est aussi un chemin vivant, avec ses « empreintes » et ses « traces », signes du temps. Nombre de peintures, retournées contre le mur, attendent. Attendent-elles ou n’existent-elles que pour témoigner d’une tentative ? « Un jour peut-être quelqu’un les retournera pour les découvrir. »

Marie Alloy veut « peindre sans s’adapter ni tenter de résoudre ». D’une forme imparfaite en cours, d’un geste, révéler ce vers quoi l’effort tend. Peindre, sans les mots, une fois qu’ils se sont retirés ou dissous. La « nudité intérieure » est l’une des conditions nécessaires, comme si le végétal occupait le devant d’une scène provisoire, en devenir, capté par l’instant. Cette fragile empreinte, rendue visible, apparaît sur les reproductions : vingt-sept, de la double page au détail simple de quelques centimètres. Le papier glacé permet de faire apparaître les couleurs et l’infime ligne végétale parfois : p.32, un ciel bleu brun traversé d’une faille majeure pourrait être la branche ou la tige vivante qui sépare ou lie la page comme l’espace ; – p.56, des fruits, un soleil semblent transférer leur couleur orange-lumière et gagner le fond ou l’arrière-pays de la peinture (il se peut que dans ce ciel se dissolve l’enfance gardée en secret ; – p.81, des fruits d’or ou des balles, on devinerait le collier parfait de fruits éternels. Marie Alloy grave, travaille une matière qu’elle observe mais qui résiste, et la forme donnée sera la nouvelle expression donnée à son regard. Quand Marie Alloy décrit une peinture, elle s’exprime aussi en peintre car elle inscrit la dimension temporelle qui échappe au simple spectateur, celle de l’acte de peindre.

Les notes, par touches successives, accolées ou superposées, s’accumulent et modulent, légèrement, la touche initiale. Ainsi le regard est-il toujours scruté, envisagé dans sa force d’appropriation et de restitution. Ses limites sont acceptées car soumises à l’instant de la captation revécue à l’infini. Ses modulations peuvent infléchir la toile ou le texte repris. L’humilité, affirmée, rend possibles ces hésitations, ces reformulations et inclinaisons différentes de la phrase.

Dans certains poèmes en prose, comme pour les peintures, on peut « […]deviner ou reconnaître […] un visage ou un jardin ». Tout est devant nous inachevé, la promesse d’un regard pourrait suffire à proposer une forme complète, elle variera chaque fois. Œuvre ouverte, œuvre offerte, elle est inépuisable et modestement soumise à qui la regarde, spectateur invité à y tracer son propre inachèvement.

© Isabelle Lévesque
[Une version abrégée de ce texte a été publiée dans la Revue Europe, N°1069, mai 2018]

1 Pierre Dhainaut, Un art des passages (L’herbe qui tremble, 2017).
2 Yves Bonnefoy, L’Arrière-pays (Gallimard, 2003 – coll. Poésie/Gallimard, 2005 – p.149).
3 Ibid. p.144.
4 Guillaume Apollinaire, Méditations esthétiques, 1913 (in Œuvres en prose complètes T.II, Gallimard/La Pléiade, 1991 – p. 12).

A lire sur : https://www.terreaciel.net/A-livre-ouvert-Marie-Alloy-L-empreinte-du-visible-par-Isabelle-Levesque

D’âme et de chair. EXERCICE DE L’ADIEU par GEORGES GUILLAIN

à découvrir sur le blog de Georges Guillain, LES DÉCOUVREURS, éditions LD

D’ÂME & DE CHAIR.

 

Une lecture de GEORGES GUILLAIN                                                                             du livre EXERCICE DE L’ADIEU de Jean Pierre Vidal

“Il est des livres dans lesquels j’ai plus de difficulté à entrer que d’autres. Ainsi les ouvrages à caractère moral reposant sur des successions d’aphorismes. Je crois que l’évolution de ma propre pensée m’a progressivement éloigné de tout ce qui, formule générale, concept ou autre, tend à emprisonner la réalité dans l’obscure abstraction des structures closes.

Le livre de Jean-Pierre Vidal, Exercice de l’adieu, n’est donc pas, a priori, fait pour moi. Lui qui dans la lignée de poètes-penseurs ou de penseurs-poètes comme Joubert, par exemple, auquel il se réfère dans une partie importante de son ouvrage, se présente à première vue comme un composé de notes visant à traduire son expérience vécue en réflexions générales sur l’amour, la beauté, le désir ou la perte, sans compter l’âme, le corps, le temps ou la présence…

On ne jouit toutefois que par contraste. Cet aphorisme que je répète à l’envi depuis des siècles au point de ne plus même savoir à qui je l’ai emprunté, s’est une nouvelle fois vérifié à la découverte de ce beau livre que j’ai lu tout en pratiquant de ces lectures auxquelles je suis mieux habitué. Et, outre bien entendu, la parfaite maîtrise de la langue qui est celle de Jean-Pierre Vidal, j’ai pris plaisir, non à tenter de réfléchir à certaines des pures formulations qu’on y trouve, mais à suivre une sensibilité confrontée au caractère poignant d’une vie dont on s’aperçoit qu’elle n’a plus totalement, physiquement, prise. Ni sur le temps, qui jeune, ne semblait pas être compté. Ni sur les corps qui, pas encore, pour elle, se dérobaient.

Exercice, le mot employé par Jean-Pierre Vidal, ne doit pas être pris dans son acception scolaire. C’est dans sa dimension spirituelle qu’il doit être entendu.  Car il s’agit ici non d’un effort de style, mais d’un effort d’âme. Qui, animé par les ressources propres de l’intelligence tout à la fois inquiète et lucide s’appuie sur de puissants intercesseurs telles les œuvres diverses de Rimbaud, André Dhôtel, Joseph Joubert ou de Simone Weil. Pour se porter à la hauteur de ce qu’impose le passage des temps. Savoir : habiter l’adieu. L’adieu comme présence. Ce qui me semble devoir être l’une des sagesses, parmi les plus profondes, de l’âge comme aussi de la poésie.

Marie Alloy dans un éclairant texte de présentation parle mieux que je ne saurais le faire, du livre de Jean-Pierre Vidal qu’elle a édité dans sa belle collection du Silence qui roule. J’y renvoie. Ajoutant toutefois avant de terminer, que m’aura aussi particulièrement retenu dans cet ouvrage, la discrète façon dont à travers l’effort de réflexion de son auteur, la tension qui le porte vers une conscience vivante et réactualisée de la somme de ses diverses expériences, se dit tout de même l’intime, toute la présence en creux, d’une vie sensible, charnelle et singulière. Ainsi de cette relation à la jeune beauté plus admirée qu’aimée dont on sent bien quelle blessure secrète – à moins que ce ne soit chez moi qu’effet pur de lecture – elle laisse. Et c’est cela peut-être qui fait que Jean Pierre Vidal est poète. Profondément. Ses livres ne lui servent pas simplement par les mots à mesurer puis combler la distance. Ils savent prolonger jusqu’à nous, leurs murmurants silences.”

© Georges Guillain (droits réservés)

LE CIEL LE TEMPS poème de Marie Alloy relié par Antonio Pérez Noriega

                                                Deux variations de reliure                                               

LE CIEL  LE TEMPS, un poème de Marie Alloy accompagné d’une estampe originale (rehaussée dessin et aquarelle) du même auteur, en réponse à l’invitation amicale d’Antonio Pérez Noriega, artiste relieur. Poème relié par ses soins pour quelques exemplaires réservés dont la Bibliothèque Nationale d’Espagne de Madrid.

 

LE CIEL  LE TEMPS

s’étirent  sur le fleuve                                                                                                                         Ciel de fraîcheur    à la pointe du jour                                                                                       quand partent les étoiles   revivent les corps

En vain peut-être les rêves   auront parlé en nous                                                                d’injustices et de craintes    de douceurs et d’attentes                                                                  Le cœur ne s’efface pas dans la nuit                                                                                                    il ferme nos paupières   et nous ouvre

Nous écoutons les bruits    Joie d’entendre les gestes                                                                      leurs mouvements  et tout ce rouge à l’âme  transparent

Des mots nous arrivent   fragiles îlots de sables                                                                              prennent feu     avant que le cœur n’éclate

La parole manquante   le silence des blancs                                                                                        sont au poème  échos des glissements du temps                                                                            sur une page sans langue

Image mouvante du fleuve    qui se retire                                                                                      laissant des lames de sable  doucement l’envahir                                                                            Les sternes ont terminé leurs nidifications                                                                                  Chaque être vivant   ainsi perpétue la vie

Se dire à intervalles réguliers   Ceci est le ciel                                                                             Ceci est l’amour     Tout ce qui submerge l’être                                                                        s’enroule à ses cendres   les change en azur                                                                                         en lumière diffuse   et volante

©Marie Alloy (droits réservés Adagp)

LE CIEL  LE TEMPS                                                                                                                            Réalisé pour le bon plaisir d’Antonio et ses amis                                                                          Poème et gravure de Marie Alloy                                                                                            Typographie Atelier Vincent Auger                                                                                                    Tiré à cent cinquante exemplaires numérotés et signés                                                                  Noël 2018

 

 

EXERCICE DE L’ADIEU, présenté par MARIE ALLOY

  Deux présentations  par Marie Alloy                                                                               du livre de Jean Pierre Vidal : EXERCICE DE L’ADIEU

« Ne jamais essayer d’arranger les choses. Les choses et les poèmes sont inconciliables. Il s’agit de savoir si l’on veut faire un poème ou rendre compte d’une chose (dans l’espoir que l’esprit y gagne, fasse à son propos quelque pas nouveau). Francis Ponge, La rage de l’expression

I
Mettre au jour et à jour

     Il est bon de savoir que les notes, textes en prose, ou en vers, qui composent ce livre de Jean Pierre Vidal « Exercice de l’adieu » ont été écrits en 2008-2009. Un désir de continuité est à l’œuvre, quels que soient les intervalles de temps. La chronologie garde une importance dans ce travail d’écriture de vie, au quotidien depuis de nombreuses années. Mais il s’agit seulement ici d’un cadre chronologique, sans repérage exact de la succession des jours. Le but visé n’est pas la rédaction d’un journal mais la réactualisation du passé dans un questionnement continu de l’expérience vécue, (reliée à des périodes de lectures au long cours : Maître Eckart, Ponge, Joubert, Munier, La Rochefoucauld… ). La « vérité » du passé vécu est parfois trouvée, presque toujours perdue. Il s’agit pour l’auteur d’en écrire les approches successives que seule la publication viendra fixer et rompre définitivement. Ainsi faisait Ponge qui reprenait ses textes, certains très anciens, pour les repenser sans cesse. Le passé est relu à la lumière du présent et le présent à travers les filtres de l’expérience passée. C’est un perpétuel va et vient dans une recherche de continuité. Tout cela se distingue du journal au sens des écrits de Pierre-Albert Jourdan, Jaccottet ou Paul de Roux, pourtant lectures permanentes de l’auteur. « Le journal essaie de retenir, moi non, j’essaie de mettre au jour et à jour.» Ainsi faisaient Gustave Roud, Francis Ponge ou Du Bouchet, qui n’ont pas cessé de retravailler leurs textes. « Il existe des points de coïncidence entre présent et passé qui nourrissent le présent.» (J.P Vidal)

     L’auteur ressent dans sa démarche une profonde proximité avec les moralistes du XVIIème. Il ne veut pas tricher avec la chronologie. Il y a des époques morales dans la vie, qui correspondent à des états du corps et de l’esprit mais aussi de la société. « Je vise à susciter une inquiétude quant à la vie qui est menée, celle des autres et la mienne » me dit Jean Pierre Vidal. « J’ai grand souci de la phrase, de la juste formulation de chaque chose vécue qui doit trouver son énonciation exacte, voire même sa maxime. » C’est pourquoi l’auteur est à la recherche d’un langage qui rejette l’invention et l’imaginaire pour trouver la formulation la plus exacte possible de ce qui a été vécu et rencontré.

     Dans ce livre, la composition n’est pas non plus thématique ; elle témoigne d’états de l’esprit et du monde (comme on pourrait parler d’états en gravure). L’écriture s’y révèle comme trajet mental, support et lieu inépuisable de réflexions pour tenter d’habiter encore, de façon toujours renouvelée, ce qui fut vécu. Grand lecteur d’auteurs aux orientations variées, voire opposées, Jean Pierre Vidal trouve nécessité intérieure à se relire, pour relier, toujours plus au présent, ce qui fut à ce qui est, dans son poids d’épreuves, de doutes, beauté et respirations. A la lecture des autres, il peut toujours plus précisément ajuster sa propre position, ses choix impliquant à chaque fois la totalité de sa vie.

     Cette décantation du vécu, sa temporalité, n’est nullement nostalgie du passé. Elle s’inscrit au quotidien, soumise à un impératif exigeant de justesse, d’approche véridique du sens qui traverse actes et pensées. D’un livre à l’autre, nous en recevons le témoignage. Ce n’est pas seulement de notes qu’il s’agit, comme pour la plupart des journaux où la biographie s’affiche en tant que telle, mais d’un effort continu pour penser les « transformations silencieuses » et existentielles qui mettent en jeu mémoire et amour, nature et culture. Ces transformations se manifestent par une composition du livre qui, de ce fait, n’est ni journal ni carnets au jour le jour. Ainsi les dates qui servent de bornes de repérage temporel ne sont-elles pas mentionnées dans ce livre.                                         Du souci de la phrase au souci du livre en son entier, l’auteur compose un temps autre, propose une lecture du temps qui n’est pas hors du temps, mais ce qui le constitue en chacun de nous, comme si nous étions faits de ces instants. Jean Pierre Vidal sait que chaque événement vécu ne peut se suffire du repérage par date, heure ou mois car l’important est justement d’écrire un texte qui dépasse la validité de la journée, lui apporte un nouveau sens, perpétue ou suscite d’imprévisibles rebondissements.

    Par l’effort d’écriture et le rapport à l’autre que sont toute lecture nourrissante et toute rencontre humaine, la pensée se cherche et se découvre petit à petit. Elle dessine, sans le décider, son projet au plus vivant. Ses références sont peu nombreuses mais fondamentales : Rimbaud, André Dhôtel, Simone Weil.                   Sans trêve, l’auteur interroge une terre perdue, natale, interroge cet abîme du temps et de l’espace qui sépare êtres et lieux et ne peut réparer son unité perdue qu’en trouvant la bonne distance, cela jusque dans l’écriture. Je pense aux livres « Adieu » ou à « Requiem » de Gustave Roud ou à « La mort de Virgile », où Hermann Broch écrit : « Celui-là seul qui vit dans l’empire intermédiaire […] celui-là seul a une vision de la mort. »

    Ainsi y a-t-il, assumées, dans les pages du livre de Jean Pierre Vidal, une force vitale et une fragilité – un instinct tourné vers l’amour comme providence, et une poésie qui est essentiellement manière d’être au monde. L’enjeu de la poésie est autant dans la langue que dans la vie même ; elle est une expérience du langage aux prises avec le risque de toute rencontre – une manière singulière de se rebeller contre ce qui opprime la conscience (comme le primat des mots sur le sens profond). L’écriture est pensée où prose et poésie s’échangent d’entrée de jeu, gardent souci du monde, de ses aliénations, sans vaine littérature ni oubli de la finitude. L’homme est au centre, l’homme réel et vrai, qui n’a souci que d’aller à la rencontre pour tenter de « comprendre le monde sans le saisir ».

II

Le témoin en personne

Il y a des livres dont on ne peut emprunter les voies ou suivre les lignes qu’en prenant le bon aiguillage. C’est, dans celui-ci, nécessité. Se défaire de tous ses bagages pour lire à nu, dans le vif du vécu. Étrange d’apprendre qu’un aiguillage est composé d’une partie mobile et d’une partie fixe et que la partie où se croisent les voies est appelée le cœur. Ici l’auteur nous place à la croisée de ses mouvements les plus intimes, sans se masquer. Ses notes ont décanté l’expérience vécue et l’auteur cherche à en tirer pensées et forme d’enseignement. Son écriture est un témoignage vivant, un « Exercice de l’adieu ».

L’écriture « ne vise qu’à retrouver ces moments où la grâce m’a été donnée » dit Jean Pierre Vidal. Par l’attention à l’autre, la contemplation, l’observation sévère ou l’admiration spirituelle, la présence partagée trouve sa juste amplitude. Mais comme l’écrit Dante dans le dernier chant du Paradis : « La personne même du témoin est ce témoignage. »

L’auteur questionne ici la perte, la finitude, l’inachevé, le manque et le manquement à l’autre. Il témoigne des souffrances et des difficultés à vivre et penser ce vécu. Il témoigne des beautés passagères et celles, plus durables, qui éclaircissent les jours mais dont on finit par être séparé.

Comment écrire ce qui fut vécu, qui dépasse le pouvoir des mots ? « Comme est celui qui voit en rêvant ce qui, après le rêve, laisse une impression profonde et aucun souvenir ne revient » (Dante), le poète écrit à partir de cette vision imprimée dans le cœur, mu par un désir de vérité et d’unité. Son travail est une réflexion autour de la mémoire et de l’acte d’écriture où le témoin finalement compte plus que le témoignage. Mais y aura-t-il un témoin pour le témoin ? (Ce fut la question de Paul Celan)

Il s’agit d’une disposition d’esprit, d’une disposition vitale en regard de toute existence. Être le témoin en personne, singulier et anonyme.

Tenter d’établir une relation sincère, profonde, au monde, par un vrai « travail d’amour », détaché des conventions sociales. Chercher à percer en l’autre sa voix, tenter de l’aider à trouver sa place en lui rendant grâce, cette place si singulière venue de l’enfance. Il s’agit d’apprendre ensemble à se reconnaître dans l’inscription véridique des différences. L’auteur, en moraliste, devient un élément conducteur, un poète libre d’aller, de créer en chacun l’élan d’un mouvement bienfaisant, une forme de mutation éthique.

Chaque rencontre, dans ce livre, est chemin d’obéissance  ̶  est écoute et dénuement, un lieu de paroles et d’amour que rien n’apaise, avec parfois le sentiment d’une étrangeté irréconciliable de l’autre en soi. C’est un travail de dépossession par l’écoute attentionnée de la souffrance et de la beauté du monde, pour un surcroît possible de vie.

Si le langage va souvent au-delà de la réalité, la devance ou la précède, l’auteur cherche à tenir le présent vécu dans une exactitude toujours à reformuler, à repenser. Son écriture s’ouvre autant à l’absence qu’à cet insaisissable présent que l’attention dilate, lui donnant forme et sens.

©Marie Alloy     (tous droits réservés)         

                                                                                                     

Vient de paraître : EXERCICE DE L’ADIEU, de Jean Pierre Vidal

EXERCICE DE L’ADIEU, de Jean Pierre Vidal

  (Cliquer sur la photo pour la voir nette)

  

Présentation  par l’auteur :

« On l’aura bu jusqu’à la lie, ce siècle vingtième où il fallut naître.                        Que reste-t-il de nous à son sortir?                                                                              Des fragments.                                                                                                                  Osons donc, selon le vœu du grand Mario Luzi, le geste du « Baptême de nos fragments ».  Non pour les embellir, mais pour les confier à ceux qui peut-être sauront les prendre pour reconstruire une maison de mots, après les grandes destructions.                                                                                                                      Il faut toujours faire le pari d’un demain.                                                                  C’est donc le récit d’un apprentissage, de l’exercice de l’adieu. »

©Jean Pierre Vidal


EXERCICE DE L’ADIEU, de Jean Pierre Vidal

Premier ouvrage de la collection Les Cahiers du Silence.                                                            Tiré à 500 exemplaires et imprimé sur les presses de l’imprimerie Laballery à Clamecy. Dépôt légal, 10 décembre 2018. Format 30 x 13 cm. En couverture “A l’instant suspendu“, huile sur toile de Marie Alloy. ISBN 9782956331421. Prix public : 15 €

Commande et renseignements : marie.alloy@orange.fr

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L’empreinte du visible, par CAROLE DARRICARRERE

L’empreinte du visible

Ecrit par Carole Darricarrère 04.07.18 dans La Une LivresLes LivresCritiquesArts

L’empreinte du visible, éditions Al Manar, 2017, 148 pages, 25 €.   Ecrivain : Marie Alloy

 

« La peinture ne peut être ni actuelle ni inactuelle (…) inutile de vouloir situer sa propre recherche en fonction de la période contemporaine car le geste artistique précède la conscience temporelle et la dépasse par la force de sa propre nécessité ».

Marie Alloy est artiste peintre, graveur, essayiste, éditrice de poésie et de livres d’artistes, et une gardienne des quatre éléments en partage de rencontres qui « rêve de peindre des poèmes » et peint « de l’intérieur vers l’intérieur ». Elle participe de cette part souveraine qui roule inlassablement sa pierre de silence en direction du feu créateur, acte revivifiant du chaos de l’harmonie, rayon serviteur de l’ordre alchimique d’un univers-monde. En exergue, une citation de John Berger donne le ton du livre : « L’illusion moderne concernant la peinture, c’est que l’artiste est un créateur. Il est plutôt un récepteur. La création est l’acte par lequel il donne forme à ce qu’il a reçu ».

Je procède souvent ainsi, un livre est là, refermé de desserte en desserte, infusant-diffusant ce qui l’a fondé, je le lis d’abord à distance, à livre clos, par imposition de regard. Je n’ai jamais rencontré Marie mais j’ai la sensation de la connaître depuis toujours, le sentiment d’une parentèle, d’une connivence poétique. Ce livre d’empreintes et de mues je sais déjà que je vais le lire avec ma peau de lézard, mon corps de becs, mon pelage de serpent à sonnettes, mon grelot d’elfe magicien, mes éclaircies de fissures dans la voix, mon parfum sortilège de pierre de meulière après la pluie, mes chaussettes de picots de laine vierge, mes bois de cerf, mon panier de fraises, mon pipeau : l’été de préférence dans le sac ou dans le pré, l’hiver au coin de l’âtre. Je vais le lire aussi avec la vocation contrariée de mes mains.

Marie peint. Marie écrit. Marie crée. Au doigt et à la plume écrit et peint comme l’on écoute et se tait. Virtuellement Marie neige en vertus de flocons sur la toile. Elle témoigne de l’invisible dans l’écrin de la visibilité. Tient sa patience de l’élan du chat. Ramène dans ses robes nues de grandes chutes de beiges et des habits bleus comme d’autres gerbes de simples ou berges de blés. « Attendre la peinture est déjà peindre » résonne avec attendre de lire c’est déjà lire. J’ajouterai qu’écrire est chez elle un geste de peintre, calligraphie spontanée d’une émulsion de blanc de zinc, pages de clarté en pensivité d’une toile intitulée par hasard : Plage de clarté. Peindre ce qui la fixe de loin « dans l’angle mort du regard », dire le blanc qui vaque entre deux contours, adjoindre la parole sensorielle au geste pictural. Écrire et peindre « aux lisières du silence », dans cette qualité intacte de regard de l’enfant né, paupières closes à mi-chemin du souvenir des rives que l’on quitte et de l’éblouissement à venir, l’ombre portée de l’illisibilité sur le voir félin du dos de la vue, laissant ouverte la question du réel. Écrire sur le geste de peindre avec le moins de complaisance possible : « Je regarde, et j’ai la sensation que c’est la peinture qui m’éclaire (…) », une peinture « qui embrasse l’absence » au même titre que l’écriture, une écriture au service de l’art. « Passé la frontière (…) le vide enfin », tel l’aboutissement de journées entières, cet aveu alors de « ce besoin irrépressible d’une couleur orange ». Une question demeure : « De quel amour secret le tableau (le poème ?) porte-t-il le fruit ? ».

Dans cette vacance de peindre s’inscrit le regard en filigrane de l’écrivant, son ruissellement imprévisible validant le cheminement, son avantage de plume à passer la main, son présent de racines à qui voit le jour ;apercevoir, entre les persiennes à lamelles, dans les virages de la vue, un chemin de veille qui vaque ; voir enfin tout le champ du possible d’un lieu de ronces que l’on n’avait jamais fait qu’ignorer de dos ; traverser de face jusque-là sans mièvrerie l’immense cécité à l’aplomb du sommeil de la vue sans jamais « fatiguer le tableau, règle essentielle » : « Les tableaux, comme les êtres, doivent être libres en eux-mêmes et laisser libres. Nécessité vitale ». Tout ce qui s’applique ici à la peinture pourrait s’appliquer au poème, « si loin aller, vers si peu d’espace et de réponses durables (…) entre deux toiles, toute les toiles possibles (…) puis, chemin faisant, comme le jour se lève ou comme s’écrit un poème, l’une d’entre elles naît, se défroisse et vit ».

Beau livre de textes de confidences et de textures, hommage à la couleur libre fourmillant de références, en neuf chapitres à (s’)offrir, disponible également en vingt exemplaires de tête rehaussés de dessins et de peintures numérotés et signés par Marie Alloy, considérer cet objet livresque comme un tableau, une toile impressionniste exécutée patiemment à la palette, un rouleau de peintre déroulant ses pensées tentaculaires comme autant de questions ouvertes, un rêve de la peinture elle-même séchant à voix haute, haut lieu de sources, de croisements et de mirages, le contraire d’un lieu mental ces inflexions de l’invisible sur l’effacement lent d’un noyau de matières, un herbier de sagesse, l’anémone flottante d’une suspension de radicelles ou un manuel d’éclaircies à l’adresse de malvoyants, socle à lire à regarder et à relire dans un cycle sans fin de partages être avec, en se souvenant que « c’est du cœur que provient ce chant de toile, fragile et nu », et qu’un livre, à l’égal d’un tableau, « est un état ou une étape, jamais une arrivée ».

« Toute gloire d’atteindre la véritable peinture s’en est allée rejoindre le ciel, en exil parmi les hommes qui ne la regardent plus ».

Carole Darricarrère

le Silence qui roule, UN ESPACE DE RÉSONANCE, par PIERRE LECOEUR

Guillevic, Du Silence

Un article mis en ligne par Ciclic centre val de Loire

Pierre Lecœur nous offre ici une analyse sensible du travail de Marie Alloy, évoque l’évolution de son parcours, sa relation privilégiée à la nature et à la poésie. Il revient tout particulièrement sur le compagnonnage de cette éditrice-artiste-poète avec les auteurs de poésie, et comment elle entre en “fusion” avec les mots qui la touchent.  

Né en 1972, Pierre Lecoeur vit et enseigne à Orléans. Il est l’auteur d’un essai, Henri Thomas, une poétique de la présence (Garnier, 2014) et d’un recueil de proses, Prose des lieux (Anthologie Triages vol. I, Tarabuste, 2015). Il a publié de la poésie et des études consacrées à la littérature et à l’art dans diverses publications (La N. R. F.ConférenceEuropeNuncLa Revue littéraire, Les Cahiers de L’Herne…).


Le Silence qui roule : 
un espace de résonance

“Depuis 1993, dans le cadre de sa maison d’édition Le Silence qui roule, Marie Alloy a publié une quarantaine de livres d’artiste dans les pages desquels elle a offert un espace de résonance aux mots de poètes tels que Guillevic, Antoine Emaz, Pierre Dhainaut, Dominique Sampiero, Emmanuel Laugier… En chacun de ces ouvrages réalisés à faible tirage, et parfois uniques, quand ils sont réhaussés par l’artiste, les techniques d’impression comme l’eau forte ou l’aquatinte employées par leur créateur et maître d’œuvre, le travail de typographie réalisé par des artisans prestigieux et le choix de papiers rares s’associent pour accompagner la fulguration du poème. Contrairement à l’illustration, le livre d’artiste a pour ambition, sinon de faire fusionner les mondes intérieurs du poète et de l’artiste, le lisible et le visible, du moins de les associer dans une même dynamique. Singulier livre que celui qui naît de ces rapports. Ainsi bouscule-t-il, par la variété de ses formats et ses agencements, jusqu’à la notion fondamentale de page. Devrions-nous parler à son propos de mise en espace ? Il ne faudrait pas alors oublier la troisième dimension de ces ouvrages : le toucher du papier, la matière des rehauts, le foulage de la matrice et des caractères mobiles sur la feuille, le travail – gaufrage, pliage – auquel cette dernière est soumise…

Les poèmes et proses poétiques qu’elle retient privilégient le sensible

Il y a, on le voit, un monde entre l’édition de livres d’artiste et le sens qu’on donne ordinairement à ce mot… L’accueil du texte, loin d’être une finalité, est le point de départ d’un long compagnonnage, doublé d’un dialogue avec le poète, durant lequel va s’élaborer la forme par laquelle l’artiste va répondre aux mots qui l’ont touché. Une épreuve intime, si l’on en croit Sampiero : « Deux personnes – elles ne se connaissent qu’à travers des mots, des images, des textes – s’envoient des lettres, des gravures. Mais parfois c’est une feuille morte, un brin d’herbe, une larme sur l’encre. Et il en vient une sorte de vertige. De désir. »

Dans le cadre de son travail d’éditeur, comme dans celui de la peinture et de la gravure, Marie Alloy rejette le formalisme autant qu’une démarche mimétique qui ne mettrait pas à l’épreuve le medium – en l’occurrence le corps de la langue. Les poèmes et proses poétiques qu’elle retient privilégient le sensible, tout en ouvrant l’éventail du sens au gré d’effets de porosité qui réorganisent les rapports du monde et des signes. Démarche réfléchie parfois dans les vers du poème, où elle peut s’associer à une référence au langage-monde développé par l’artiste : « L’écriture indistincte / Sur le geste dispersé / La ligne entre les deux traits / Qui saisit / Le lit de cette terre (Tita Reut).

Le parcours réalisé durant trente ans par Marie Alloy dans le compagnonnage des poètes est riche et complexe. On peut toutefois y percevoir une double évolution. Dans le domaine du choix éditorial, le drame humain et un certain pathétique, présents notamment dans les textes d’Antoine Emaz (Poème serré et Poème, temps d’arrêt, 1993) et d’Emmanuel Laugier (Hante ton aisselle au bout de quoi, 1996) le cèdent peu à peu à la présence du monde et à une tonalité plus contemplative (Jacques Lèbre, Pierre Dhainaut). Guillevic, qui se situe au carrefour de ces deux tendances, est peut-être le poète qui répond de la manière la plus complète à la sensibilité de l’artiste et au spectre de son travail. Sur le plan de la création, la même évolution s’observe : la figure humaine se fait plus rare, l’enregistrement sismographique du jeu des passions et des affects laisse place à un regard plus apaisé, plus détaché, sur les choses. Cette dernière disposition a conduit Marie Alloy à préférer à la figure humaine le jeu des éléments, ou de fragments de nature qui semblent naître sur la feuille à fleur d’abstraction. On pourrait sans doute rattacher à cette tendance l’apparition de la couleur dans ses livres d’artiste. Après une première apparition dans Reverb’ (2000) d’Emmanuel Laugier, celle-ci s’affirme dans les aquarelles qui répondent, avec leurs irisations, leurs contrastes hardis et leurs belles teintes froides, au monde aquatique tel que le perçoit Guillevic dans Devant l’étang(2005). Quel contraste entre la nuit matérielle sublimée par les noirs charbonneux déployés dans les premiers ouvrages, et la liberté, la sobre sensualité de ces images, ou des lavis qui accompagnent le poème Vif, limpide, imprévisible (Pierre Dhainaut, 2006) – dont le titre semble programmatique – et rythment la progression de Gravier du songe (Jean-Pierre Vidal, 2011) …

 Le poème y gagne une nouvelle dimension

Parce qu’elle est à la fois éditrice, artiste et poète, parce qu’aussi elle conçoit son travail d’éditeur comme un exercice de patience, exigeant un long temps de maturation, Marie Alloy sait donner naissance dans chacun de ses livres d’artiste à un espace-temps singulier, où s’exaltent les aspects et tonalités de notre existence, qu’elle projette dans le concret de la matière, dans les formes et textures offertes par la nature, et jusque dans la physionomie d’une page, le caractère d’une typographie. Le poème y gagne une nouvelle dimension. Son auteur y apprend « quelque chose comme ressentir plus fortement la manière dont l’espace autour pèse sur le mot et lui fait rendre un son différent » (Antoine Emaz). On ne peut trouver plus belle formule, pour qualifier ces ouvrages, que celle par laquelle Michel Collot approche l’œuvre littéraire, qu’il définit comme le paysage d’une expérience. Chacun d’eux, au gré des multiples talents assemblés dans sa conception, est un miroir tendu à ce que nous sommes au plus intime, et qui ne vit que par le partage.”

Pierre Lecœur – Juin 2018