L’EMPREINTE DU VISIBLE, une lecture d’Isabelle Lévesque

REVUE EUROPE N°1069, mai 2018, page 377

Une note de lecture d’Isabelle Lévesque

Marie Alloy, L’empreinte du visible                                                                                                  Al Manar, coll. La Parole peinte, 2017 – 148 pages, 25 €

Après Cette lumière qui peint le monde (L’herbe qui tremble, 2017), où elle évoquait la peinture de quelques-uns de ses peintres favoris, Marie Alloy écrit sur son propre travail dans L’empreinte du visible.

Entrons dans l’atelier, comme nous y invite la peintre sur le seuil du livre.

L’empreinte est-elle une illusion ou un révélateur ? Peindre relève-t-il les traces ineffables de ce qui nous lie au monde ou distingue-t-il quelques lignes pour que celui qui regarde les laisse à son tour exister ?

L’épigraphe de John Berger présente l’artiste comme un « récepteur », un passeur qui transmet ce qu’il a reçu dans son œuvre. Marie Alloy distingue bien ces deux temps essentiels pour le peintre, celui de la réception et celui de la création. Si elle s’efforce de capter l’instant du regard dans ses peintures, l’artiste veut aussi restituer une forme d’écho verbal au travail effectué dans l’atelier que pour nous elle « entrouvre », comme dans sa peinture apparaît souvent une brèche qui laisse passer la lumière ou la nuit dans une réversibilité énigmatique et signifiante. Quelque chose hésite, se meut sur un territoire instable et devient sans parvenir à être tout à fait. L’inatteignable ne se mesure pas, il pose une équation lumineuse que nous explorons sans la résoudre : un instant puis un autre – succession d’éclats, mesure infime du regard posé sur la succession, acceptant l’insécurité d’un mouvement perpétuel.

Les notes ici rassemblées ne sont pas présentées dans un ordre chronologique, comme le feraient un journal ou un simple carnet. Elles sont regroupées en neuf chapitres qui correspondent à différents moments du travail du peintre, ou différentes façons de l’envisager. Parfois très brèves, proches de l’aphorisme, parfois plus longues, les notes se font réflexions développées, souvenirs, récits de rêves et approchent souvent alors le poème en prose.

L’allure proverbiale est souvent démentie par la réalité exprimée, la fragilité des certitudes, l’acceptation d’être dessaisie pour que la peinture soit possible. De même, les infinitifs, sans limite temporelle, pourraient offrir l’éternité, ils lui substituent une valeur modale teintée de doute, tout est tenté :

« Peindre, préserver la clarté de l’énigme.

Accueillir l’apparition. »

Des impressions d’enfance ont laissé une empreinte devenue pour l’adulte une matière onirique, vivier du trait et de la couleur :

« Campanules. Le bleu de quelques fleurs d’enfance, clochettes habitées d’un cœur. Fragilité presque suppliante qu’on ne les cueille pas. Une sorte de bénédiction poussée de la terre. »

Peintre et poète vivent sur le seuil qui fait passer du pays d’ici à un arrière-pays d’enfance, de rêves, de mémoire, de pensées et d’intuitions parfois sans mots. Si leurs arts révèlent un point commun fort, c’est celui de ce que Pierre Dhainaut appelle l’art du passage (L’herbe qui tremble, 2017). Yves Bonnefoy lui aussi invite à rapprocher poème et tableau : « Ce sera lui le creuset où l’arrière-pays, s’étant dissipé, se reforme, où l’ici vacant cristallise. Et où quelques mots pour finir brilleront peut-être, qui, bien que simples et transparents comme le rien du langage, seront pourtant tout, et réels. »Mais, bien sûr, quand il s’agit de la lumière de la peinture, « c’est au-delà des mots qu’elle fait fleurir » (L’Arrière-pays – Gallimard, 2003).

La forme des notes discontinues, séparées par un astérisque, mais assemblées dans des chapitres thématiques, permet à la pensée de ne pas se concentrer sur un point mais de se livrer à la liberté des impressions. L’empreinte chaque fois détermine une trace (le texte, la peinture, la gravure) figurant un instant.

Dans certains poèmes en prose, comme pour les peintures, on peut « deviner ou reconnaître […] un visage ou un jardin ». Tout est devant nous inachevé, la promesse d’un regard pourrait suffire à proposer une forme complète, elle variera chaque fois. Œuvre ouverte, œuvre offerte, elle est inépuisable et modestement soumise à qui la regarde, spectateur invité à y tracer son propre inachèvement.

Isabelle Lévesque

 


DANS LA CHAIR DU POEME, par Georges Guillain,

Un article du site LES DECOUVREURS : éditions LD

DANS LA CHAIR DU POÈME. NI LOIN NI PLUS JAMAIS D’ISABELLE LÉVESQUE.

  Lorsque je serai mort depuis plusieurs années,                                                                            Et que dans le brouillard les cabs se heurteront,                                                              Comme aujourd’hui (les choses n’étant pas changées)                                                              Puissé-je être une main fraîche sur quelque front !

Oui. C’est à ce vœu émis, il y a plus d’une centaine d’années par ce magnifique poète que fut aussi Larbaud que je ne peux m’empêcher de songer à la lecture du dernier livre d’Isabelle Lévesque, Ni loin ni plus jamais, présenté en sous-titre comme une suite pour Jean-Philippe Salabreuil. Belle chose en effet que cette « main fraîche » passée par un poète depuis longtemps disparu sur le front d’un poète vivant. Que cette transsubstantiation qui fait ici que le verbe se fait chair. Et que ce qui était apparemment mort redevient dans un geste et pour un instant, vie.

Seulement, contrairement à ce qu’imagine l’auteur des Poésies de A.O. Barnabooth, les choses ont aujourd’hui bien changé et si les brouillards demeurent – encore que ceux de Londres qu’il évoque se soient considérablement réduits – les formes poétiques et les goûts de nos contemporains ont terriblement évolué. Au point de nous rendre certains textes moins aisément lisibles.

Ceux de Jean-Philippe Salabreuil (1940-1970) que mon ami Ludovic Janvier m’avait un jour apportés à lire après en avoir déniché un recueil dans une solderie, sont sans doute de ceux-là que leur apparent excès de sentimentalité, leur métaphorisme extrême et leur idéalité sous-jacente, placent aux antipodes des attentes plus triviales et moins évanescentes, autrement contournées, de la plupart des auteurs/lecteurs contemporains.

Reste heureusement ce phénomène tellement toujours sous-évalué de la lecture appropriante. De cette merveilleuse capacité qui est la sienne d’à chaque fois donner ou de redonner sens. Et c’est de cela que témoigne l’ouvrage ici bienvenu d’Isabelle Lévesque. Les matériaux poétiques dont use Jean-Philippe Salabreuil, qui sont principalement ceux de la nature, ainsi que l’espèce de battement d’ailes de papillon des formes qu’ils construisent, font écho à sa propre poésie. À la faculté qu’elle a, comme en témoigne par exemple son ouvrage Voltige, de s’émerveiller, dans une langue à chaque fois réinventée, des correspondances qu’elle trouve entre les images diffractées du monde physique et ses bien mobiles et parfois fugitifs, élans ou déplacements intérieurs.

Et l’on comprend dès lors qu’elle puisse en faire hommage à ce jeune poète suicidé de trente ans dont elle « entend la musique » et célèbre l’emportement. Dont, de l’intérieur aussi,  elle ressent les failles « comme autant de blessures et de vœux qui entrent dans le poème ».

Et je me dis alors qu’il faudrait que je relise autrement ce Jean-Philippe Salabreuil qui jusqu’alors ne trouvait qu’assez peu de passages jusqu’à moi. En ne voyant plus peut-être dans ce concert d’images, criant le manque, qui quelque peu me rebutait, que cette pure expressivité qui renvoie moins aux choses apparemment désignées qu’à sa propre origine, à cette manière à elle, bien en deçà des mots,  de « se sentir » et de faire expression de soi. Pour donc entendre à travers cette voix possiblement datée mais non factice, l’appel qu’elle lance toujours du vivant de sa chair.

Secret nous livre Isabelle Lévesque :

“poète n’est pas                                                                                                                                   mort, au souffle lit survie,                                                                                                              redit poème en cœur.                                                                                                                        Porte enfance des vers                                                                                                                      pour rejoindre, les disparus                                                                                                                  s’avancent.”

Et ce sera pour moi, pour nous enfin, ni loin, ni plus jamais, une nouvelle fois  : cette pleine leçon d’avoir à reconnaître que, de poète à poète, de forme en forme et d’époque en époque, une fois franchement habité, le poème comme le jour toujours avance. Nous recommence. Mais ne disparaît pas.

NOTE : le livre d’Isabelle Lévesque inaugure la nouvelle collection Poésie du Silence que lance Le Silence qui roule, cette belle petite maison d’édition placée sous le signe de la rencontre entre la peinture et la poésie que l’on doit à Marie Alloy qui y reproduit en couverture une de ses huiles sur toile, très suggestivement intitulée Herbes de neige.

Pour lire sur ce blog ma lecture de Voltige.

 


Une lecture de NI LOIN NI PLUS JAMAIS, par Philippe Leuckx

Revue Texture – Notes critiques

Une lecture de Philippe Leuckx  (né en 1955 à Havay, il vit dans le Hainaut belge. Il est l’auteur d’une trentaine de livres et plaquettes de poésie et de plusieurs monographies. Il est également critique et collabore régulièrement à de nombreuses revues et blogs).

Isabelle Lévesque : « Ni loin ni plus jamais »,                                                         Suite pour Jean-Philippe Salabreuil

Rendre vie et hommage à un grand poète tôt disparu, Salabreuil, né en 1940, décédé en 1970 : tel est le vœu de l’auteure, versée dans la lecture du grand aîné depuis longtemps. Sur le terreau de citations tirées de « L’Inespéré » (Gallimard, 1969), Isabelle Lévesque – quinze recueils depuis 2010 – donne à « Il a neigé sur de l’aurore » et à « l’ossuaire d’en haut qui s’écroule » de dignes prolongements, où « l’ardeur est telle/encore », la ferveur et la lucide appréhension d’un univers marqué, chez le poète regretté, du sceau d’un « cri » non entendu, d’amour mal vécu, de l’Absence qui trouve ici à se décliner. À rebours, la neige, le poème, cette flambée de mots à l’adresse de celui qui a « brûlé » ses espérances. Lévesque, page 29, nous dit : « Un poète aimé ne meurt pas. Il renaît dans les mots du poème… il habite ce que nous écrivons à notre tour… »
La poète convoque, saganesque, « les bleus de l’âme », multiplie les appositions, joue de l’intime correspondance : « Poids de l’âme infime / aimer souffle, seule voix./ Corps pur, prouesse de plume : / système solaire. »
L’écriture, aérienne, « frôle », la « craie du ciel », perfore le bleu des étoiles, incise, à l’aide de métaphores, « le fantôme » vénéré :
« Poète sans nom décrit l’Aimée sans fin / Fulgurante aux faveurs de la nuit… »
Du petit livre s’élève un chant que les mots heurtent, puisqu’il faut bien relayer le parcours brusque et brusqué d’un poète véritable, que le destin a mangé : « Quelle nuit si pâle / te protège enfin ? // Les pierres seules / s’éloignent gravées / (pas d’oiseau) // Allées si claires / qu’aucune étoile ne fera vœu ».
On dirait qu’Isabelle, voulant approcher le poète en son domaine de neige (le bas), d’étoiles (l’impossible demeure) souhaite jumeler les paradoxes : la négation de l’oiseau, le poids de la pierre, le refuge qui « protège »…
Les lointains du temps ordonnent cette poésie, intemporelle, à la fois respiration en hommage, et concertation d’une écriture entre lignes, ombre et accent solaire ; oui, le « poète revit » d’un souffle, d’une eau même si « elle ne se boit ». La poésie est à ce prix : une solitude, un partage.
Mission accomplie.

Philippe Leuckx

(Isabelle Levesque : « Ni loin ni plus jamais », Suite pour Jean-Philippe Salabreuil, Le Silence qui roule, 2018, 36p., 9€. Huile de Marie Alloy en couverture, « Herbes de neige ».)


“Écrire en peintre”, une lecture par Isabelle Lévesque

 

Marie Alloy, Cette lumière qui peint le monde

par Isabelle Lévesque
Marie Alloy, Cette lumière qui peint le monde,
Éditions L’herbe qui tremble, 2017.
Lecture d’Isabelle Lévesque

Loin du regard perdu qui scrute la nuit, c’est l’angle ouvert d’une lumière souveraine qui ouvre le livre de Marie Alloy. Une femme peint et pose ses yeux sur les lignes de couleurs de ses pairs, de ses illustres pairs choisis. Rien d’autre n’est affirmé qu’une évidente assise ouverte : le regard anime la peinture, la lumière qui a présidé à l’élaboration de la toile se révèle et devient à son tour miroir du signe clair porté par elle. Marie Alloy le précise, Cette lumière qui peint le monde a été écrit « au fil du temps ». Ce sont des expositions, des visites, des rencontres qui ont nourri dans la durée ce livre.

Tous les artistes évoqués sont des « passeurs de lumière » : Turner, Bonnard, Morandi, Zack, Sima, Vieira da Silva, Truphémus et Asse.

Marie Alloy écrit en peintre : la description qu’elle fait des œuvres n’oublie pas le geste de l’artiste, le vocabulaire peut être très technique, toujours précis, avec des nuances infinies pour les indications de couleurs.

Ainsi, pour Turner, dans le chapitre intitulé « L’issue solaire », Marie Alloy décrit un tableau, Le lac des Quatre Cantons : La baie d’Uri vue de Brunnen, daté de 1844, exposé au printemps 2015 à la Tate Britain de Londres :

« […] des vagues de nuages blancs surplombant le ciel et le lac s’unissent en un horizon gris et rose travaillé en impasto (empâtement) avec des voiles de laques rouges et des glacis jaune de chrome très clair. C’est un mouvement continu de courants aériens suggérant la poursuite de l’espace hors des limites de la toile, donnant au regard la sensualité lumineuse de l’air. »

Marie Alloy souligne dans les dernières peintures de Turner la modernité d’une quasi-absence de couleur pour que soit seule perçue, impénétrable et singulière, la lumière. Paysages traversés, mais qu’il ne pouvait plus parcourir à cette époque, sa santé l’en empêchant. Sa peinture se nourrit alors « d’expériences picturales vécues », c’est sur l’oubli qu’il fonde en partie sa représentation (autant sur ses souvenirs qu’à l’aide des « notations du dessin aquarellé » réalisé auparavant). Ce parcours d’oubli figure dans « l’étendue blanche » comme si le paysage, assimilé, disparu, devenait transparence, une forme de lumière ou de silence qui ouvre à la contemplation. Rien ne saurait dire si tout apparaît ou disparaît. Le seuil blanc, « espace pauvre et glorieux », livre son paradoxe. On pense aux toiles frappées d’orages des périodes antérieures et l’on mesure combien le peintre s’est détaché des tempêtes.

Dans les œuvres de Pierre Bonnard, le miracle de la lumière peut hésiter, comme sur le point de se perdre : au milieu des couleurs se glissent la mélancolie et le sentiment constant de la fugacité de cette fête du jour au miroitement toujours éphémère. Peut-être faut-il lire ce livre comme une tentative pour capter dans les toiles regardées ce qui fugitivement nous requiert, pour vivre ? La lumière, devenue guide de lecture, devient une compagne plus sûre pour notre regard. Le rapport sensuel à la toile, exalté par la femme, compagne, muse, suspend le déroulement du temps et le passage de la lumière qui reste tendue, dans une durée qui l’excepte et le prolonge. C’est aussi peut-être le projet qui fonde ce livre.

Ce qui fait du chapitre consacré à Jacques Truphémus, « La lumière de l’intime », un chapitre à part, c’est la rencontre avec l’artiste, la visite à l’atelier. Nous voyons à la fois la toile, le sujet (le motif) et l’homme qui peint. Nous l’entendons parler, nous lisons l’une de ses lettres. L’atelier est ce lieu où la lumière se déplace comme les objets que le peintre dispose pour leur faire suivre ou non le jour qui les baigne. On perçoit l’émotion de Marie Alloy, son attention : elle décrit précisément la disposition de la pièce, son regard s’attarde sur un petit bouquet et sur l’impression de dépouillement qui domine. Au cœur de l’œuvre, le blanc, « riche en nuances », infini. « Le blanc de la toile crue est réserve de lumière, somme de toutes les couleurs, silence, poésie », précise Marie Alloy. Figure de l’inachèvement peut-être, il ouvre le spectre de nuances infinies et laisse à chaque couleur son éclat incontestable. L’intimité révélée offre à chacun une place dans la toile, en fraternité. Innocemment, le monde est révélé dans une naissance liée à la clarté de l’apparition d’Aimée comme des fruits ou fleurs déposés dans un geste simple de communion.

Dire la peinture peut paraître un exercice impossible. Marie Alloy et les peintres évoqués nous disent que la peinture est silence, celui d’avant la parole ou celui d’après. Pourtant beaucoup d’entre eux écrivent sur leur art ou sur celui des autres ; certains, comme Léon Zack ou Marie Alloy elle-même, sont poètes. Beaucoup de poètes ont tenté de décrire des œuvres avec parfois de grandes réussites, comme Victor Segalen et ses Peintures chinoises. D’autre part, la peinture et la poésie ont souvent partie liée par le dialogue entre les deux arts1. Les peintres ici évoqués citent souvent des poètes dont les mots correspondent à leur effort ou à leur vision : Rilke, Guillevic, Jaccottet…

Le livre s’achève sur une méditation de deux pages qui établit le lien entre les œuvres envisagées : la lumière et le vide sont deux dimensions nécessaires, le peintre les traverse comme le poète qui cherche à les atteindre. Quel que soit le motif, la lumière souligne sa présence et révèle le paradoxe constant qui, entre absolu et dénuement, rend la quête du peintre douloureuse ou heureuse, mais nécessaire.

Isabelle Lévesque
D.R. Isabelle Lévesque
pour Terres de femmes

____________________________
1. Marie Alloy a créé les éditions de bibliophilie Le Silence qui roule où elle collabore avec des poètes contemporains : Guillevic, Antoine Emaz, Pierre Dhainaut…

Pour mieux connaître Isabelle Lévesque, de nombreux articles en ligne dont celui-ci, déjà ancien mais riche en extraits, dans “Voies traversières” sur Médiapart

 


Poésie naissante, par Le Bateau fantôme

Vingt trois poètes d’aujourd’hui

En quatrième de couverture :

” A travers ces ensembles inédits, ce que propose cette anthologie, c’est un voyage à travers des poésies vivantes que signent des auteurs réunis dans les années et les épreuves par l’amitié et l’estime, du moins par une nette familiarité – une sorte de communauté. Ce livre rappelle cela : que les poètes, ces insularités, ne font sens qu’ensemble, en archipel; que le chœur est beau ; que l’attachement délie. La grande variété des voix ne pourra que souligner la force de ces liens. Dans leur vie, à travers leur art, toutes travaillent à offrir un chant audible par tous, le contraire du nihilisme : une poésie naissante.”

Mathieu Hilfiger

 

        

Ce serait alors une sorte de dernier espoir à espérer, que leurs pas (sur les chemins du dehors ou du dedans) dessinent, indépendamment de toute appartenance à un groupe, et de tout programme, gratuitement, un réseau qu’on voudrait aussi invisible et aussi fertile que celui des racines dans la terre.

Philippe Jaccottet

23 auteurs illustrent la vigueur de la création poétique francophone actuelle :
Cécile A. Holdban – Gérard Bocholier – Jean-Pierre Chambon – Judith Chavanne – Pierre Dhainaut – Michèle Finck – Mathieu Hilfiger – Sébastien Labrusse – Jean Le Boël – Jean-Pierre Lemaire – Isabelle Lévesque – Jean Maison – Philippe Mathy – Jean-Michel Maulpoix – Blandine Merle – Andrea Moorhead – Livane Pinet – Louis Raoul – Isabelle Raviolo – Jean Marc Sourdillon – José-Flore Tappy – André Ughetto – Jean Pierre Vidal, suivi d’un texte signature de Philippe Jaccottet

FICHE TECHNIQUE
– Parution : début septembre 2017
– ISBN : 978-2-9546757-6-3
– Prix : 23,00 €
– Ce livre luxueux a été conçu et fabriqué en France (imprimerie IMB à Bayeux) sur les papiers de création 100% recyclés Rives Shetland (couverture) et Cyclus Print mat (intérieur).
– 204 pages – format 15x22cm
– couverture avec rabats et pelliculée – sous film
– peinture de couverture par Yvonne Alexieff

LA COLLECTION “LETTRES ÉCARLATES”
La collection Lettres écarlates réunit des textes de création et de pensée littéraires, imprimés à l’encre écarlate. Ses titres sont exclusivement imprimés sur des papiers écologiques d’excellence.

COMMANDE : sur notre site sécurisé www.lebateaufantome.com , sur amazon, ou en commande en librairie.

 


Le genêt ou La fleur du désert

Extrait d’un poème de Giacomo Leopardi  (écrit en 1836)

 

Le Vésuve.

“Et les hommes préfèrent les ténèbres à la lumière”, Jean, III, 19.

 

Le genêt ou La fleur du désert

Là, sur le dos stérile
Du redoutable mont,
Le meurtrier Vésuve,
Que nul autre n’égaie, arbre ou fleur,
Tu répands alentour tes buissons solitaires;
O genêt plein d’odeur,
Satisfait des déserts. Je te vis autrefois
Embellir de tes branches les sauvages pays
Qui enlacent la ville
Reine du monde en d’autres temps
Et, de l’empire perdu,
Semblent, avec l’air grave et le silence,
Être signe et rappel du voyageur.
Or là je te retrouve sur ce sol, amant,
Et des sols affligés toujours ami.
Fidèle compagnon des destins accablés.
Ces champs semés
De cendres infécondes et couverts
De la lave pierreuse
Qui sous les pas du pèlerin résonne,
Où se niche et se tord au soleil
La vipère, où le lapin
Court au terrier caverneux qu’il connaît,
Furent maisons heureuses, et campagnes,
Et herbes blondissantes, et résonnèrent
Aux voix des bœufs;
Furent jardins, palais
Aux loisirs des puissants
Séjours aimés; furent cités fameuses
Que de sa bouche en feu
Le mont fier accabla de ses flots
Avec leurs habitants. Or une même ruine
Tout enveloppe aujourd’hui,
Où tu habites, ô noble fleur, et comme
Si tu pleurais sur les épreuves d’autrui,
Au ciel, très doux, tu répands un parfum
Qui le désert console. Qu’à ces plages
Vienne celui qui a coutume
D’exalter notre état, qu’il voie combien
De notre genre se soucie
L’amoureuse nature. A sa juste mesure,
Il pourra là juger la puissance
De la semence humaine,
Que sa dure nourrice, imprévisiblement,
Peut en partie, d’un mouvement léger,
Détruire, et d’un seul geste
A peine plus violent, soudainement,
Toute entière effacer.
Du monde des humains
Sont peints sur ces rivages
Les splendides destins et les progrès.

Et toi, lente fleur de genêt,
Qui de sylves odorantes
Décore ces campagnes dépouillées,
Toi aussi tu cèderas, dans un temps proche,
A la cruelle force du feu enseveli
Qui, retournant aux lieux
Qu’il connaît, déploiera son voile avide
Sur tes molles forêts. Et tu plieras
Sous le fardeau mortel
Ton innocente tête,
Jamais pliée jusqu’alors vainement
Pour une lâche prière devant
L’oppresseur à venir, mais non dressé
D’un orgueil fou vers les étoiles
Ni sur ce désert où,
Par désir, non, mais d’aventure,
Tu reçus l’être et ton séjour ;
Mais plus sage, mais tant
Moins infirme que l’homme,
Que tu ne crus jamais, par toi-même ou le fait
Du destin, tes fragiles lignées immortelles.

Giacomo Leopardi (Recanati, 1798 – Naples, 1837),

La ginestra, o il fiore del deserto, Le genêt, ou la fleur du désert
Traduction Michel Orcel dans Chants /Canti – GF Flammarion

Peintures de Marie Alloy, pour accompagner Leopardi…

  

du destin, les fragiles lignées” – Détail, huile sur toile sablée.

 

Manuscrit autographe de “L’infini” de Giacomo Leopardi  (Visso, Archivio comunale)

Maison natale de Leopardi à Recanati, petite ville des Marches.

 

 


Rencontrer Guillevic

 

Rencontre devant l’étang

“C’est au cœur de deux espaces, on ne peut plus personnels, que se fit la rencontre Alloy – Guillevic : ceux de leurs tête-à-tête singuliers avec la page blanche où s’écrire, où s’inscrire pour découvrir, se découvrir et pour ensuite « réussir » à donner, nous donner – parce que l’ouverture a été gagnée – s’offrir et nous offrir deux œuvres communes L’Éros souverain et  Devant l’étang.

Cet étang qui fascina Guillevic, le hanta sa vie durant, est pour Marie une présence quasi permanente puisque son atelier ouvre sur une petite étendue de ces eaux épaisses, pas forcément bienveillantes.

Marie Alloy est venue pour la première fois, rue Claude Bernard, en un temps où Guillevic, déjà fatigué, me demandait d’être présente lors des visites qu’il recevait. Cette demande, il m’était alors difficile de la refuser, mais elle me mettait souvent dans une situation délicate car je sentais qu’il me fallait être là comme si je n’y étais pas. Je me souviens à quel point très vite le courant s’établit, circula entre nous trois. Le charme de la gravité silencieuse de Marie opérant ainsi que le naturel de chacun. On eut tôt fait de se connaître et de se reconnaître de la même famille, dans une amitié et une connivence hors du temps.

Le travail de Marie pour L’Éros (en 1996) – le premier poème qu’Eugène avait eu la chance de lui confier – fut une joie pour lui. Il en aima la vibration toute d’exigence, de raffinement et de sensualité d’un art servi par un rigoureux métier.

Et tout naturellement Guillevic pensa à dédier à Marie Devant l’étang, l’obsédant poème qui avait jailli en 1992, le contrariant presque de devoir constater qu’ «après avoir tant écrit» sur eux et «sans savoir pourquoi», ils revenaient encore ces étangs qui s’imposaient à lui jusqu’à le contraindre. Il offrit alors ce poème à Marie comme pour qu’elle l’aide à s’en délivrer.

Le destin décida que Guillevic ne puisse pas découvrir le nouvel et essentiel échange entre lui et Marie, qu’est ce livre. Aujourd’hui, je crois sentir à quel point ce poème, tout comme l’Éros souverain, furent importants et comment ils se rejoignent dans leur absolue divergence.

Je crois comprendre pourquoi «cette eau stagnante», avec ce regard qui nous tord et nous étreint, cette eau «dormante» qui, en plein soleil «ne quitte jamais / Sa teinte d’eau nocturne» //, qui ne se préoccupe que de ce qui «se travaille / Vers le fond», cette eau livrée à ses sempiternelles complaisantes paranoïa et masturbation, cette eau fermée pour fermenter sur elle-même et se cacher – cet état existant de la stase d’une eau qui jamais ne sera «étant» dans son devenir d’ «être»* liquide, eau vive faite pour l’échange, la circulation, la fécondation, obséda Guillevic dans son combat pour la verticale, l’ouvert, la communication, la communion. Et dans cette bagarre lui et Alloy se rencontrèrent, alliés, passionnément.

Oui, «Ce soir encore l’étang / Ne s’est pas mis debout»**/. Et jamais il ne se lèvera, le «libidineux», jamais il ne se relèvera pour le combat de ces travailleurs de la pointe qui creusent et caressent alternativement, le poète ses mots, son vers, l’artiste son incise, sa taille, sa toile, – «traits qui viennent de très profond et d’il y a longtemps»*** – et qui les poussent toujours plus avant et plus loin, dans le corps à corps avec l’élémentaire de la vivante matière ! Et c’est alors que vit pour nous, devant nous, ce singulier accord de vibrations, si justes, si fines, si élevées du mot et de la couleur.

Pour le salut, Marie ! Pour un vivant repos, Eugène.”

Lucie Albertini-Guillevic.

Belley, 29 septembre 2000 – Paris, 2 août 2005

* Art poétique. 1989, ** Terraqué, *** Alloy, notes d’atelier, avril 1999

*

J’ai réalisé deux livres d’artiste avec Eugène Guillevic, “L’Éros souverain” en 1995, puis  “Devant l’étang”, de 2000 à 2005 – livre qui a suscité de nombreuses recherches gravées et peintes exposées à Carnac en 2007 dans le cadre de l’exposition “Guillevic et les peintres”.

“L’Éros souverain”

Ci-dessous quelques détails du poème et des estampes, (aquatintes originales).

           

“Devant l’étang”

livre d’artiste réalisé avec des aquarelles originales

  

    

*

Entre deux eaux

De  l’Éros souverain  à  Devant l’étang

Peintre et graveur, éditeur de livres d’artistes[1], je pris contact avec Guillevic en 1994, et il me proposa d’accompagner le poème L’Éros souverain. J’ai aimé immédiatement l’ampleur de ce chant d’amour et sa force et, peu à peu, je fus gagnée par son souffle. Je choisis un format horizontal, une typographie pleine page dans l’estampe, avec la technique de l’aquatinte qui me permettait de concilier la fluidité du geste, de la vague amoureuse, avec la morsure de l’acide, eau « forte » comme l’océan. Le rythme de l’ensemble me suggéra des verts profonds, certains lactescents.

 « Si tu pouvais nous dire

Au moins sur le passage

Du gris glauque au bleu vert » [2]

Son poème m’avait guidé vers les nuances d’une teinte qui était véritablement la sienne (le vert de sa bague), et celle de l’océan, sans qu’il y soit directement question dans l’Eros souverain. La réciproque fut aussi étonnante puisqu’il m’offrit ce jour de notre première rencontre un petit volume de poésie: Du domaine[3]. Son geste fut de cette générosité qui est une attention profonde à l’autre, et un signe de reconnaissance. Sans le savoir, il m’offrait un ensemble correspondant mot à mot au lieu où je vivais et vis encore. J’en fut très troublée. Je reconnaissais « mon lieu ». Nous en avons parlé et c’est ainsi qu’après avoir réalisé l’Eros souverain, il me proposa, avec la complicité bienveillante de Lucie Albertini, Devant l’étang.

Il me sembla pourtant que j’avais besoin d’une sorte de parenthèse de retrait pour reprendre mon souffle avant de commencer ce deuxième livre d’artiste; je le laissais reposer malgré des épreuves gravées et plusieurs maquettes.

« L’eau dans l’étang

est occupée à garder le temps. » [4]

« L’eau de l’étang

se prend un peu

pour l’éternité. »[5]

Peut-être ne faut-il jamais attendre mais toujours avoir la force intérieure de saisir le choses à temps. Eugène Guillevic, malade, dut nous laisser avec ses carnets, les livres en cours, toute cette matière vivante de cœur, de pensée, de regard. Après cette séparation, il fallut encore attendre, transformer la tristesse en force, garder le cap. Rester digne de son effort de vie, de continuité dans le travail, dans le mouvement d’une recherche intérieure toujours plus décantée et plus ouverte, d’une poésie simple, aux significations plus denses.

Mais il se produisit aussi en moi une transformation. J’épousais cette sorte de « fascination et répugnance » [6] pour l’étang. Plus j’avançais dans mon propre travail plus l’étang m’habitait et envahissait mes recherches sous forme de reflets de branches, eaux plus ou moins épaisses, ombres inquiétantes.

« Le péril n’est pas seulement hors de soi, dans l’œil « libidineux »[7] de l’étang plein de têtards qui se colle à la vitre, il est en soi.»[8]

J’avais besoin de laisser la dureté de la gravure du « Creuse, écris » (Inclus) et du tirage de livres pour me renouveler en revenant à la peinture. Je pensais toujours accompagner le poème Devant l’étang d’estampes mais le retour à la peinture me conduisit à laisser les projets successifs dans l’attente d’une juste adéquation entre mon cheminement intérieur et les interrogations du poème. Je compris un peu plus tard que le creusement viendrait de l’eau. Que l’outil pinceau étale la nappe de couleur mais creuse aussi sous la surface un lit poreux où le geste s’enfonce avec l’esprit, comme dans une sorte de rêve mouvant de fluidité.

 « Certains rêvent / Les rêves de l’étang » (p 56) et je ne voulais pas aller vers l’enlisement onirique mais donner une présence qui tienne, du corps au lieu, un domaine aux mots. Le péril était-il donc en moi ? J’avais maintenant peur devant ce livre, inachevé, inachevable; avec le sentiment d’une faute, d’un retard, d’un mouvement irréversible. Quelque chose ne pouvait plus se faire, dans ce livre comme dans la vie, ou se l’interdisait peut-être.

« Ne réussit pas qui veut

  à trouver l’étang » (p 42)

L’étang contenait une angoisse de transformation personnelle, mais aussi une exigence de vérité, un besoin de clarté. Je comprenais, sans pouvoir la réaliser, cette nécessité d’une Psychanalyse de l’Eau étudiée par Bachelard [9] : « L’être voué à l’eau est un être en vertige. Il meurt à chaque minute, sans cesse quelque chose de sa substance s’écroule… La peine de l’eau est infinie. »

Les poèmes de Guillevic sont alors devenus pour moi comme une chambre d’échos. En le lisant, il m’est souvent arrivé de penser : j’aurais pu l’écrire … Parce que Guillevic parle à la mer, à l’étang, en les tutoyant, c’est à chacun de nous aussi qu’il s’adresse.

*

« Devant l’étang », comme devant soi, ou devant la peinture, il y a toujours un moment où il faut plonger, se laisser couler jusqu’à la lumière du fond, par fidélité au poète, à sa langue, et par fidélité à soi.

« Tu es là, immobile, mais l’on sent que toujours, ça bouge en toi.»[10]

Pour transmettre ce mouvement, seul l’élément liquide entrait en résonance avec la tension du poème, ses questions, ses paradoxes. Il fallait une fluidité pour désamorcer le trouble, donner vie au mystère. Le pinceau plus que la pointe, l’aquarelle plus que l’empreinte, traduisent le renouvellement continu des formes, permettent « ce qui se travaille vers le fond ». La couleur dominante verte laisse filtrer l’azur, les pluies, le soleil. Elle anime d’éclaircies les quelques taches plus sombres.

« Descendre dans l’étang

 N’apprendrait rien de plus… »

Cette difficulté à trouver le juste chemin du regard, le juste chemin du travail de création pour Devant l’étang, peut-être ce passage en livre t’il la cause :

                      « Comme l’étang

                       Oublie sa source ! »

Guillevic nous la livre, avec pudeur :        

«  L’eau de l’étang,

   Veuve

   De l’océan. » (p 63)

L’océan serait-il l’époux, le père, …le fils ?

« Parfois tu étais

un moment de moi » (Carnac, p 203)

Il y a cette perte, « Tant d’amour a manqué / qu’on ne s’y connaît plus. » ( Pays, p 29, Sphère), et ce manque profond qui mène à  « Un silence /Couleur de l’étang. » (p 54)

Ainsi avec ces deux livres, Guillevic me donnait à creuser avec lui ces eaux qui l’ont porté, « L’eau / Matrice du cri », (p 83), cri de naissance et cri d’amour, et ces eaux plus troubles, où la mort se mélange au vivant, où les frontières sont incertaines entre la peur et le désir, le doute et le besoin d’enfouir, cacher, ou se nicher.

*

Une violence rentrée surgit soudain du face à face avec l’étang ; lutte des forces antagonistes liées au bien et au mal, mais que le poème lui-même tente de guérir. Le poète cherche à s’élever par la caresse, à vaincre ce libidineux de l’étang qu’il a en son ventre et qu’il saura « percer » pour liquider la peur, retrouver la clarté du toucher. [11] Retrouver la tendresse.

Ainsi, m’aidant d’autres poèmes, par une lecture transversale, je peux en quelque sorte entrer dans le secret de ces deux livres, de ces deux eaux, et leurs correspondances. Elles sont l’une en l’autre comme deux modalités de l’amour, toujours en mouvement et en lutte, « un refus de dire / Creusé dans le oui » ( Sphère, Conscience, Saluer, p 58) avec cette aspiration originelle d’élévation, au sens charnel, où l’acte d’amour est mouvement, lutte contre toutes les formes d’enlisements :

« Peut-être que la tourbe est montée des marais,

Pour venir lanciner, suinter dans le silence

Et nous suivre partout

Comme une mère incestueuse. »[12]

Dans ses « Amulettes », je retrouve la même gravité des questions, sous une forme légère, dont je ressens de plus en plus les multiples ramifications cachées de sens.

« Avoir vu

Tout au fond

De sa main,

Dans l’étang,

Des petits hommes

Qui remuaient. » [13]

Ces corps, il me semble bien qu’ils sont là, en nous, agités par la peur de se perdre. Ils sont nous, grouillants têtards.

*

Dans ma peinture, je suis comme devant l’étang, absorbée.

Lorsque je peins, je sens l’étang dans mon dos[14] , mais « Je n’aime pas / tourner le dos / A de l’eau étendue » et souvent je vais accorder mon regard aux branches qui plongent dans l’eau et s’y entrelacent. Ici point de reflet de soi. L’étang aspire le ciel et les frondaisons, loge animaux et végétaux, exclut la présence humaine dans sa vasque.

L’étang, c’est une imprégnation depuis vingt ans, un lieu d’habitation et de travail. Tantôt il abonde en eaux vertes et fécondes, tantôt il cristallise sous le gel, ou semble s’asphyxier. Dans tous ses états, la couleur dominante, verte ou brune, se répand, se décompose, s’assombrit. L’étang est animé d’un mouvement permanent, œuvrant sans relâche, même aux moments où il semble fléchir, s’assécher.

« L’eau stagnante

en elle-même toujours

se creuse

a sa propre recherche. »[15]

Je vois là, dans cette présence obsédante et mouvante, quelque ressemblance aux mouvements intérieurs de la peinture: un lieu et, en son creux, un non lieu. Dedans, un remuement profond. Quelque chose passe et repasse, pénètre comme dans un buvard, disparaît pour réapparaître autrement.

La masse des arbres plonge et se défait au gré des oscillations de la surface. Le geste de peindre lui aussi affronte une étendue obscure, et l’éclat blanc de la lumière. Il s’agit de circonscrire à l’intérieur de soi une nature qui s’abandonne à l’envahissement, riche de tous les jaillissements, qui refuse la stase, sans cesse meurt et se ranime. Nature qui travaille en nous jusqu’à l’épuisement, « infatigable–fatiguée »[16], jusqu’aux dissolutions successives. Le cercle fécond de renouvellements incessants fait de la peinture un « domaine », dont l’équilibre est perpétuellement en recherche. J’y approfondis mon ignorance, ma peur « …avec des yeux pires que l’étang »[17]. Mais le regard aussi se décante. A la fois dedans, dehors, et devant.

Georges Duthuit[18], à propos de l’œuvre de Bram Van Velde, exprime ce travail intérieur de la peinture en des termes étrangement comparables à ceux de l’étang.

« …un singulier pouvoir ici nous fixe, nous possède. »

Une même surface se tend et se relâche.

“Il y a là un déséquilibre si déchirant qu’on ne conçoit pas qu’il puisse être résolu…»

« …non pas le principe d’organisation des conflits mais leur lieu. »

Et aussi Jacques Putman, [19]:

« …lier le mouvement, …à une aussi lente et patiente élaboration… »

« Comme si son échec le plaçait au-dessus de l’échec… »

Le peintre accepte de se perdre pour se trouver, abandonne ses gestes aux alluvions de couleurs, avec le courage de poursuivre quoiqu’il en coûte. Le corps entier est requis pour cela,  « l’esprit ne peut être que vaincu ou par lui-même humilié… » (Putman, p42)

Il est important de savoir que Guillevic a aimé faire de nombreux livres avec des artistes. Sans faire de grands discours sur la peinture, certaines notes de Guillevic (Carnet noir, II, 1932, L’expérience Guillevic, Deyrolle 1994)) révèlent l’exigence de son regard et montrent son orientation intérieure profonde:

« Voir le monde en lui et non par rapport à soi, le monde (visible et invisible)

le monde peut être vu par l’intérieur de l’âme.

Le monde intérieur du poète (vrai, grand) est une vue du monde tel que le voit et l’a créé Dieu. »

*

La mer est « sans ventre apparemment. »[20] Mais Guillevic voyait dans l’étang un ventre. Cela est fondamental. Poème aussi la voix du ventre. Son appétit. Son souffle. Sa portée.

D’une apparente stagnation, l’étang travaille à quelque décomposition qui nourrit ceux qui y vivent. Et c’est comme un passé qui hante et nous fonde, qui attend d’être délivré quand l’étang devient menace, passivité collante, marécage. « Qu’y a t’il au fond de l’eau ? » (Carnets 1923-1938, L’expérience Guillevic). Est-ce le remords ? Qui malmène notre innocence ?

Et ces liens entre la mère nourricière, la poésie, et la coulée de peinture. Entre ce qui meurt et naît, entre ce qui se décante vers le fond et ce qui affleure à la surface, entre l’océan et la semence. Entre ce qui nous rend à notre porosité, nous absorbe et cette peur d’être avalé, cette peur au ventre. « Est-ce que nous nous nourrissons tous de ce qui nous dévore ? » [21]Menace fusionnelle.

La mère reste du côté de l’étang :

« En communication

avec les profondeurs

élaborant l’humus,…»[22]

 Et la femme, de l’océan  « … ce goût de la mer que nous prenons en toi »[23]

*

L’on ressent fortement l’inquiétude de Guillevic, dans les pages manuscrites du carnet où se trouve « Devant l’étang ». Le va-et-vient entre ce qui est regardé et ce qui cherche à se nommer ajoute une vibration intime à la lecture, maintient vivant le travail d’écriture, non comme une instabilité mais bien comme une quête d’exactitude, de nudité. On en reçoit les mouvements dans la gestation profonde.

L’océan est solennel, refuge, chant, et néant, mugissement, cauchemar. Il est tout aussi travaillé que l’étang, que la vague, que l’existence :

« Puissante par moments

de force ramassée … /

Quelquefois projetée

Comme un vomissement. »[24]

C’est l’acceptation de ces mouvements opposés et extrêmes, liés au flux et reflux du vivant et du temps, qu’enseigne Guillevic. C’est également l’expérience du lien entre le regard sur le monde et le dialogue continu avec toutes ses manifestations sensibles qui nous le rend si présent. Ami des peintres, il savait accueillir et comprenait l’importance primordiale du geste, celui qui souffle la forme et touche au silence.

Marie Alloy, Mai 2005 – Revue NU(e)2005

 

[1] Éditions Le Silence qui roule – Sandillon (45640)

[2] p 193 Carnac, Sphère

[3] Guillevic, Du domaine, Poésie Gallimard, 1977

[4] Guillevic, Du domaine, p 12

[5] Guillevic, L’eau, revue Corps écrit n° 16, revue PUF 1985

[6] Expression employée par Jacques Borel, préface à Terraqué, NRF Poésie Gallimard

[7]  Guillevic, Terraqué, NRF Poésie Gallimard, p 76

[8] Jacques Borel, préface à Terraqué, NRF Poésie Gallimard, p 12

[9] Bachelard, L’eau et les rêves, José Corti, 1989

[10] Guillevic, Devant l’étang, Marie Alloy édition Le Silence qui roule

[11] Guillevic, Terraqué, p76, 77, nrf Poésie Gallimard

[12] Guillevic, Terraqué, p 46, nrf, Poésie Gallimard

[13] Guillevic, Terraqué, p 192, nrf, Poésie Gallimard

[14] Guillevic, L’eau, revue Corps écrit n° 16, revue PUF 1985

[15] Guillevic, L’eau, revue Corps écrit n° 16, revue PUF 1985

[16] Guillevic, Carnac, dans Sphère,  NRF Poésie/Gallimard, p 186

[17] Guillevic, Sphère, Chemin, p 13

[18] Georges Duthuit, Derrière le miroir, 1952, à propos de Bram Van Velde

[19] Jacques Putman, Le musée de poche, 1958, Bram Van Velde, ed Georges Fall

[20] Guillevic, Carnac, dans Sphère,  NRF Poésie/Gallimard, p 149

[21] Jacques Borel, L’expérience Guillevic, Deyrolle, P 26

[22] Guillevic, Carnac, dans Sphère,  NRF Poésie/Gallimard p 71

[23] Guillevic, Carnac, dans Sphère,  NRF Poésie/Gallimard p 143

[24] Guillevic, Carnac, dans Sphère,  NRF Poésie/Gallimard, p 190


Chaque fois que l’aube paraît.

“Chaque fois que l’aube paraît le mystère est là tout entier”   
René Daumal
Poésie noire et poésie blanche.

 

« Mais où est la poésie en tout cela, direz-vous ? La vraie, la grande, celle qui vous dresse, le cheveu hérissé et la gorge sèche, qui vous divise au diamant en vos parties constituantes, et vous rassemble en même temps en une flèche droit décochée à la vitesse où tout meurt en lumière, qui poigne, oriente, embrase et voue, la vraie, la grande ?

Celle-là n’est pas future, celle-là n’est pas passée, elle est ou elle n’est pas. Dans le silence hors de tout temps où elle veille, plongeons sans esprit de retour. Beaucoup s’y noieront, quelques-uns l’en feront jaillir. »

René Daumal, « Chaque fois que l’aube paraît », 1942.

Photos ©Marie Alloy

                  

                        

René Daumal peint par Sima (lien sur expo 2015 Issoudun)

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Le jeu avec la vie, l’amour, la mort, le vide et le vent

Joseph Sima, artiste tchèque, a été LE PEINTRE du “Grand Jeu”. Roger Gilbert-Lecomte, André Rolland de Renéville et René Daumal, ont participé activement à ce mouvement qui ne se voulait pas littéraire ou artistique, mais avant tout une aventure de l’expérience humaine, à la recherche d’une connaissance qui soit porteuse de vérité métaphysique. Les jeunes gens mettent au point un principe qu’ils appellent la métaphysique expérimentale dont le but est, à travers des expériences d’écriture, de création mais également de drogue et d’expériences physiques, d’essayer d’approcher une connaissance absolue de l’être.


VIE SANS ORIGINE de Jean Pierre Vidal

Il est bon de lire et relire “Vie sans origine”, de recevoir des éléments naturels et de l’amour, la “rude leçon de la beauté” et de rejoindre “la liberté puissante de l’enfance” dans la distance “non fusionnelle” enfin acceptée, prendre ce “pont fragile” qui se risque au désir et raisons de l’autre.

     

VIE SANS ORIGINE    de Jean Pierre Vidal.
Éditions Les Pas perdus, 2003.

à Jacques Borel, à sa mémoire,

“Souffre-la toi aussi, la vie dans la vie, / la vie sans origine ni terme   (…)” Mario Luzi

  

        Préface de Marie Alloy :

      « Une déchirure peut nous ouvrir les yeux.

      L’espace intérieur est une mémoire où ne subsistent que des traces de sable. Les retrouver est retourner sur les pas d’une enfance où la souffrance fut détachement du sol natal, enracinement dans la libre révolte : elle enseigna l’abandon sans résignation qui est l’amour total. Ces traces, infimes blessures aux yeux du monde, sont la fertilité du monde intérieur. Elles en sont l’ébauche et le labour.

      Le songe auquel nous livrons nos gestes les plus profonds, ceux qui nous dépassent, plonge ses racines dans l’enfance. Elle est la source de nos raisons d’écrire et d’aimer.

      Sous la caresse, nous retrouvons le cri de la naissance et cette lumière surnaturelle, complice de la blessure. Fermant les yeux, nous la sentons frémir.

      Mais nos paroles n’étanchent pas sa soif. Nos actes nous engendrent dans un présent à la fois trop définitif et trop peu présent.

      Seule la prière, entière, jamais accomplie, est délivrance. Dans son recueillement bat le souffle de l’origine, la résurgence de l’enfance qui est silence et humus du désir.

      Lumière du cœur. Frémissement intime d’une communion. »

      © Marie Alloy

Ci-dessous un ensemble de monotypes réalisés pour le livre de Jean Pierre Vidal


De la poésie comme exercice spirituel

    

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La chaîne des éléments. Luc Dietrich à Lanza del Vasto.

“Alors l’homme cherche Dieu entre les branches de la nuit.”

                                 

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Principes et préceptes du retour à l’évidence. Fragments.

“Écris peu.

Devant la parfaite beauté des rameaux, des ombrages, des nées et des eaux, la plume hésite, prise de pudeur.

Une herbe simple t’intimide.

Voyant ce monde et voyant la lumière, tu n’auras pas l’ingratitude de te croire grand.

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Ne veuille jamais écrire, ni peindre, ni sculpter, ni chanter, ni bâtir.

Mais si l’image ou la chanson se construisent d’elles-mêmes en toi, laisse-les faire, par respect.

Écarte avec force les appels du dehors, tiens-toi tranquille et laisse-les faire.

Attends, écoute, apprends ce que c’est qu’agir comme n’agissant pas. Sache veiller sur ton propre sommeil. L’art est une volonté délibérée de ne pas vouloir.”

Lanza Del Vasto

“Feuilles d’or”- photo ©Marie Alloy

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Références Revue FONTAINE: